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La Vénus incongrue | Claude Godet

DANS ces quatre nouvelles, ainsi que l’indique le titre, l’érotisme se fait incongru : usés par les conventions ou trop longtemps délaissés, les personnages ont en effet besoin d’expédients plus inhabituels pour jouir véritablement à nouveau. Pour cette raison, le garage à vélos d’Albert connaît une hausse exceptionnelle de fréquentation, surtout féminine. N’étant sans doute pas dans la même région, Viviane a quant à elle recours à un mourant plus vif qu’agonisant et Isabelle à un compagnon assez particulier (pas tout à fait canin, mais… je n’en dis pas plus). Dans la dernière nouvelle, c’est un homme qui se laisse prendre aux filets d’une femme toujours cagoulée en sa présence. L’incongruité des situations va de pair avec un ton plutôt humoristique et pince-sans-rire, comme le montre cet extrait de La Trompe-la-mort :
Viviane sentit alors poindre en elle un sentiment de frustration : quand on vous a vendu un condamné à mort, étreindre indéfiniment un homme en pleine santé finit par manquer de sel. [p. 66]
Cet humour ne suffit néanmoins pas à masquer une certaine réprobation face aux comportements des personnages, incapables de trouver un véritable bonheur dans cette situation. Ils sont soit rejetés par ceux qui profitaient d’eux juste auparavant, soit méprisés par ceux qu’ils croyaient tenir en leur pouvoir. Si la première nouvelle semble se terminer de façon heureuse, elle ne laisse pas moins une impression d’invraisemblance, tandis que la dernière fait preuve d’un réalisme plus cru et cruel, qui semble condamner sans appel le protagoniste principal. Les mythes du libertin repenti et de la beauté intérieure sont battus en brèche, comme l’était auparavant celui de l’amour brisant les frontières sociales. Ce regard réprobateur du narrateur-auteur place le lecteur dans une situation inconfortable, en le faisant se sentir lui aussi surpris en flagrant délit d’incongruité érotique, celle de sa lecture ; le rire s’étrangle quelque peu dans la gorge face au rictus ironique du narrateur.

Un recueil divertissant et grinçant.

La Vénus incongrue - Claude Godet

La Vénus incongrue de Claude Godet

Murmure des Soirs (Esneux), coll. érotique, 2013 – 1re publication

* Le mois belge d’Anne et Mina *

4 commentaires:

  1. Il y a aussi une collection érotique chez Murmure des soirs ? (J'avais oublié) Le garage à vélos m'inspire des images dont "rigoureusement ma mère m'a défendu de parler ici"... ;-)

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    1. La collection érotique est celle grâce à laquelle j'ai découvert la maison d'édition l'an dernier à la Foire du Livre. ;) Françoise Salmon a vu que mon regard avait été attiré et m'a présenté quelques titres.
      Il y a maintenant six collections au total : littérature générale, fantastique, érotique, aphorismes, Soirs en poche et Soirs noirs.

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  2. Le côté incongru me paraît assez tentant.

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    1. Je pense que ces textes pourraient t'intéresser, je serais curieuse d'avoir tes impressions à leur sujet.

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