Verlaine selon Guy Goffette

On dit que la mémoire, avant de tourner la page, dresse encore sa table des matières et trace un vivant résumé. Toutes les scènes marquantes sont reprises et serrées comme un poing. Le film se déroule au ralenti dans le temps d’un éclair. C’est l’heure où les aveugles voient, où les sourds entendent, et Caïn même, au fond de sa retraite, a beau se fermer les yeux, il voit ce qu’il a fui. [Verlaine, d’ardoise et de pluie, p. 35]
VERLAINE, D’ARDOISE ET DE PLUIE est une très belle biographie poétique. Guy Goffette procède par thèmes et images pour évoquer le poète qu’il a tant aimé, mêlant sa poésie à la sienne, en vers et en prose. Il est question de la mère de Verlaine, des trois bocaux où elle gardait les fœtus morts-nés ayant précédé l’enfant du miracle, le quatrième et unique vivant ; de trois amours, d’une cousine partie trop tôt, de « Rimbe » et du jeune Lucien ; de Mathilde, la muse de la Bonne chanson puis épouse abandonnée par le vagabond ; d’un grand-père alcoolique, sur les traces duquel il a marché sans le savoir ; de l’Ardenne enfin et de l’enfance dans ces contrées.
Quoi qu’il fasse, Verlaine a l’Ardenne infuse. Elle coule dans ses veines comme du petit lait, pas blanche, ni bleu de Marie, comme voulait sa mère, mais verte et sombre comme le schiste sous la pluie.
À cause d’elle, il préférera toujours le Nord au Sud et ses errances ne le porteront pas au-delà de la Loire.
[Verlaine, d’ardoise et de pluie, p. 75]
Bien plus qu’une biographie au sens strict, Guy Goffette signe là une évocation de Verlaine, dépeignant touche par touche l’homme et le poète. Il se méfie de ses écrits autobiographiques ou des biographies officielles, leur préférant la poésie, citer « des vers, oui, çà et là, parce que quand même, n’importe la maîtrise qu’un poète a de son art, c’est la part la moins suspecte, celle qui, dans ses meilleurs moments, lui échappe – aveu, cri ou sanglot » [L’autre Verlaine, p. 41]. Ces citations sont le plus souvent en italique, parfois plus discrètes, intégrées au texte comme elles le sont certainement dans la mémoire de Guy Goffette ; autant de vers mémorisés qui l’ont nourri et alimentent encore son écriture.
Ainsi ai-je marché, pendant plus de trois ans, en compagnie de Verlaine ; jour après jour marché ses routes et ses déroutes, marché ses vers, un à un, sur les chemins qu’il avait marchés. Et les collines par lui sautées, je les ai bondies à mon tour sans jamais perdre de vue l’onduleuse ligne de l’horizon et du poème ensemble, à chaque pas mieux balancé entre le ciel et la terre où l’âme des choses appareille, à chaque pas mieux accordé à la grâce du paysage, au simple bonheur de respirer la vie qui bouge et vibre, à cette foi du marcheur qui sait que, si la route est longue, n’importe, elle a un bout, et c’est peut-être le paradis [L’autre Verlaine, p. 37]
L’affection de Guy Goffette pour Verlaine imprègne son évocation, n’atténuant pas ses mauvais côtés, mais les excusant en quelque sorte, les expliquant par des antécédents familiaux ou des traits de caractère. Cette indulgence affectueuse trouve peut-être sa source dans le parallèle entre les deux poètes : le contemporain semble se retrouver en partie dans son aïeul de cœur, sans toujours le dire explicitement. Après la relecture des Derniers planteurs de fumée, le rapprochement m’apparaît évident entre ces hommes qui voulaient partir, ces « passeur[s] de lisières » [Verlaine d’ardoise et de pluie, p. 141], qui aiment à jouer avec l’interdit, et surtout ces deux Ardennais, ces hommes « d’ardoise et de pluie ».
Ce sentiment [d’exil] à la longue, la nostalgie de mes collines, le regret d’être parti sans avoir pu me quitter tout à fait, le besoin d’entendre à nouveau, comme l’inflexion des voix chères qui se sont tues, la musique inimitable de la langue de ma mère, tout cela, d’un seul coup, et par Dieu sait quel miracle, Paul Verlaine allait me le rendre au centuple, un soir de l’été des Indiens, avec le nombre et la nuance et la voix. [L’autre Verlaine, p. 26]
Ce rapprochement se confirme dans L’autre Verlaine, texte plus intime, dans lequel Guy Goffette raconte comment il a tardé à venir au poète ardennais : d’autres Verlaine se sont dressés sur sa route, le détournant du plus célèbre d’entre eux, jusqu’à la redécouverte, la véritable rencontre. Il est émouvant de lire celle-ci, surtout après Verlaine, d’ardoise et de pluie : une façon de lever le voile de l’admiration, de distinguer Goffette dissimulé derrière Verlaine jusque-là. Dans le même esprit, le texte qui suit L’autre Verlaine, La foi d’un enfant de cœur, est intéressant par le rapprochement entre les deux poètes et par l’aveu même que, « puisqu’il est entendu que la seule personne qu’il nous est donné de connaître d’un près c’est nous-même, je ne m’aventurerai à parler de la foi de Verlaine qu’à partir de ce que j’ai connu quand la foi et la poésie se mêlaient dans ma vie comme le ciel et la terre » [L’autre Verlaine, p. 42] Les deux textes suivants présentent ensuite Verlaine en « Arrageois enragé » et en « passeur d’Ardennes », répétant quelque peu les derniers propos de Verlaine, d’ardoise et de pluie.
Ce qu’il aura fallu de temps pour que je me convertisse à Verlaine, combien d’errances, d’errements, de ciels perdus, de pluies, de larmes avant que le vieil Ardennais d’exil me rende à ma terre d’enfance avec le fil du cœur et le sens de ma route, je n’en reviens toujours pas. [L’autre Verlaine, p. 13]
En conclusion de cet article trop long et trop rempli de citations, je ne peux que vous inviter à découvrir Verlaine sous la plume de Guy Goffette : leurs poésies se mêlent à merveille, la prose du second nous entraîne sur les chemins, tout en images et métaphores. Surtout, Guy Goffette est le seul « biographe » qui me fasse aimer un peu l’homme Verlaine, et non uniquement sa poésie.

L'autre Verlaine, d'ardoise et de pluie

Verlaine d’ardoise et de pluie de Guy Goffette | Gallimard (Paris), coll. Folio, 2009 | 1re publication : 1996

L’autre Verlaine de Guy Goffette | Gallimard (Paris), coll. Folio, 2009 | 1re publication : 2008

* Le mois belge d’Anne et Mina *

16 commentaires:

  1. Réponses
    1. N'est-ce pas ? Guy Goffette a une écriture très poétique.

      Supprimer
  2. Effectivement ça m'incite bien à lire ces textes et à relire Verlaine...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'en suis ravie alors (deux personnes convaincues de lire Verlaine hier :))

      Supprimer
  3. En effet, on sent bien la parenté entre les deux hommes. Je ne connais bien ni l'un ni l'autre (j'ai découvert Goffette à l'occasion de ton mois !) mais je ressens le même type d'épanchement chez les deux poètes.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tant mieux si le mois belge a permis la découverte de Goffette ! Je ne m'attendais pas à un tel succès, ça fait plaisir.
      Je n'aurais personnellement pas fait le rapprochement entre les deux poètes par l'épanchement, mais c'est assez juste.

      Supprimer
  4. Les poètes sont toujours ceux qui savent le mieux parler des poètes ! Ces deux ouvrages semblent une belle manière, complémentaire, de redécouvrir Verlaine :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh que oui, une belle façon de revenir à Verlaine. Je n'aurais pas mieux dit quant aux poètes, je me demande s'il parle aussi bien des peintres (je vais aller le lire chez toi).

      Supprimer
  5. "Verlaine, d'ardoise et de pluie" est certainement le livre de l'auteur qui m'intéresse le plus à froid. Les extraits sont vraiment tentants donc je vais me fixer sur ce titre.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je t'aurai donc tentée au moins une fois pendant ce mois, tout arrive... Par le côté non-fiction, je pense que "Verlaine, d'ardoise et de pluie" pourrait t'intéresser, l'écriture est par contre particulière, il faut savoir y entrer (mais si les extraits te tentent, ça devrait aller).

      Supprimer
  6. Quelle chance, ces deux titres sont dans ma PAL !! ;-) Je me suis délectée à lire ton billet, en attendant de les lire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. De belles lectures en perspective, quelle chanceuse tu es ;) Je suis contente que mon billet t'ait plu.

      Supprimer
  7. Marilyne22/4/16

    Superbe billet. Tu sais comme j'avais apprécié la lecture du " Verlaine d'ardoise et de pluie ", oui, évocation en hommage qui accompagne si bien l'esprit, l'atmosphère et la musique de Verlaine. J'hésitais pour " L'autre Verlaine ", toujours le même problème lorsque on a aimé une lecture, surtout si particulière. Mais je crois que tu m'as convaincue :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci :) Je suis contente de t'avoir convaincue pour "L'autre Verlaine" : ce n'est pas tout à fait le même livre, ni aussi poétique, mais tu y retrouveras le même esprit et la même affection de Goffette pour Verlaine.

      Supprimer
  8. "Verlaine d'ardoise et de pluie" sera ma prochaine lecture de Goffette. Ton très beau billet m'a convaincue. Après avoir lu les différentes critiques, j'ai l'impression que Goffette est meilleur dans ce type de "biographie" fictive que dans la fiction pure...?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tant mieux si je t'ai convaincue, je pense qu'il te plaira d'après ce que tu as dit d'Elle par bonheur et toujours nue (ma prochaine lecture justement). Je ne saurais pas dire s'il y réussit mieux que les fictions, mais il s'inspire toujours de lui ou de ses admirations, non ? Je n'ai pas l'impression d'avoir vu de fiction pure dans sa bibliographie, ses romans sont fortement autobiographiques.

      Supprimer

NOTE : tous les commentaires sont les bienvenus et modérés avant publication. Il est plus sympathique de savoir à qui l'on écrit, plutôt qu'à un "anonyme" ; je vous invite donc à utiliser la fonction "Nom/URL" pour indiquer votre nom ou pseudonyme si vous n'avez pas de compte pour vous identifier (la case de l'URL est facultative).