Les cerfs | Veronika Mabardi & Alexandra Duprez

Blanche a pensé, je ne voulais pas déranger la forêt. Quand on parle, ça abîme des choses. [p. 111]
UNE PETITE FILLE qui refuse de parler après la mort de sa mère, son frère et son père qui décident de la confier à une ancienne institutrice à la campagne. Ainsi débute le roman de Veronika Mabardi, qui file le thème du silence et des mots avec une grande délicatesse. Outre la thématique du deuil, qui coupe les mots, ce sont ceux-ci qui réunissent les trois personnages : Blanche, la petite fille sans mots, Annie, qui parle trop, qui parle « mélangé », et Ian, qui ne sait pas dire les mots importants, ceux qui attachent, et préfère alors s’enfuir.

Il y a ainsi beaucoup de « mots » dans Les Cerfs : des pensées et des paroles qui se confondent en italique, des mots pour combler le silence de la petite, des mots qu’elle réapprend, qu’elle se répète pour elle-même. Malgré tous ces mots, subsistent de nombreux non-dits, devinés avec perspicacité par Blanche. Réfugiée dans le silence, elle sait écouter celui des autres et deviner sous ce qu’on lui dit ce qui est tu. Aussi bien les mots que les silences influencent l’écriture de Veronika Mabardi, poétique et allusive, laissant le lecteur deviner lui aussi ce qui n’est pas dit. Elle se fait aussi répétitive, descriptive, à l’image des mots et des phrases réapprises ; mélangée et fouillie, « un plaisir comme de danser » [p. 25], telles les paroles d’Annie.

La forêt est également très présente, à travers un renard, des cerfs, une rivière, entre autres. Loin de la ville, la petite se fait sauvageonne, apprivoise son environnement et se place à son écoute. Plutôt que par des descriptions, la forêt est révélée par quelques figures emblématiques et par des ambiances, des bruits. Là encore, entre mots et silences, le lecteur est enveloppé, libre et incité à interpréter lui-même.

Le soleil est entre les branches.
Sur les feuilles, sur les écorces, sur les racines, des fois. Sur les jambes.
La forêt danse.
Un peu de bois qui craque. Des animaux qu’on ne voit pas, qui grouillent, des oiseaux.
Elle est debout. S’asseoir, tant pis si c’est mouillé. Se coucher. Elle veut être perdue. C’est ça qu’elle veut.
[p. 115]

Tout au long du roman, sont intercalés des dessins d’Alexandra Duprez, très sombres, sur fond noir ou en ombres chinoises. Êtres humains et animaux s’y (entre)mêlent et m’ont paru particulièrement appropriés en miroir du texte de Veronika Mabardi : femmes-renards et hommes-cerfs comme des images d’un désir d’intégration totale dans la forêt.

Dessin d'A. Duprez
A. Duprez, p. 61

Les cerfs - Esperluète

Les Cerfs de Veronika Mabardi (roman) et Alexandra Duprez (dessins)

Esperluète (Noville), 2014 – 1re publication

* LC avec Anne *
* Le mois belge d’Anne et Mina *

12 commentaires:

  1. Le texte semble très beau... Très belle critique !

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    1. Merci ! Un très beau texte, oui, poétique et symbolique.

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  2. C'est une jolie critique, tout aussi poétique :) On ne fait pas immédiatement le lien entre l'absence de mots, le deuil, et les cerfs, mais j'imagine que c'est ce qui est au centre de ce roman? Je vais lire l'avis d'Anne! Malheureusement, l'extrait que tu présentes ne me séduis pas plus que ça, surtout au niveau du style.

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    1. Merci ! J'ai dû être plus influencée par cette lecture que je ne le pensais. Concernant les motifs que je cite, ils réapparaissent plusieurs fois dans le roman et m'ont paru un peu dissociés par moments (c'est au lecteur à faire les liens, à interpréter). Je ne pense pas que c'est un texte qui te conviendrait, le style est assez poétique et elliptique ; j'ai pensé aux Trois lumières par moments et à Claire Keegan, avec laquelle tu avais eu du mal à accrocher. Je pourrai toujours te le prêter à l'occasion pour que tu voies.

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  3. ça me fait malgré tout penser que l'univers d'Esperluète est vraiment original et particulier!

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    1. Oui, très poétique, qu'importe le genre choisi pour les textes, et toujours illustré. Il y a une identité très marquée dans leur ligne éditoriale.

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  4. Tu insistes beaucoup sur la forme et ton billet ne me séduit pas mais je viens de lire celui d'Anne, plus orienté sur le fond, et ça me tente déjà plus. Pas sûre de me battre pour le lire néanmoins.

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    1. C'est parce que la forme est ce qui fait l'originalité du roman selon moi et modèle vraiment l'histoire un peu fragmentée. Comme Anne, je ne suis pas convaincue que ce livre te plairait, ce n'est donc pas moi qui te le mettrai entre les mains.

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  5. J'aime beaucoup ta présentation, comme le disent les commentaires, on est complémentaires (héhé), tu parles très bien de Ian et de la compréhension des non-dits par la petite. J'ai bien aimé cette lecture, contente que tu m'y aies incitée.

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    1. Contente moi aussi de notre incitation mutuelle à lire ce roman, je ne l'aurais pas lu ce mois-ci sans toi. Et ravie de notre complémentarité, nous donnons finalement une idée complète du roman à deux.

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  6. Ce sont d'abord les illustrations qui m'ont interpellée ! Je les trouve très fortes, très évocatrices. Et en te lisant, le sujet m'interpelle également ! Merci pour cette découverte, Mina !

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    1. As-tu visité le site d'Alexandra Duprez ? Tu y auras un aperçu plus complet de son travail, si évocateur. J'ai vu une de ses œuvres de l'extérieur d'une galerie, c'est encore plus impressionnant en grand format.
      Je pense que c'est un livre qui pourrait te plaire, au moins t'interpeler (c'est toujours difficile d'en être sûr avec la poésie ou les styles poétiques).

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