L'affaire Verlaine | Maurice Dullaert

L’homme était mince et fluet ; il marchait à menus pas en une allure de timide, que démentaient cependant l’éclat amusé du regard, la finesse souriante au coin des lèvres et l’expression primesautière du verbe. Bref, un masque spirituel de sceptique, dissimulant mal la vivacité de l’intelligence, la spontanéité du caractère et la chaleur de la sensibilité… [F. van Den Bosch, à propos de Maurice Dullaert, cité dans la note 1, p. 5]
MAURICE DULLAERT était un avocat belge, ainsi qu’un grand admirateur littéraire, qui contribua à faire connaître en Belgique Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam, Heredia, Mallarmé et Verlaine, grâce aux études de ces auteurs qu’il fit paraître dans la presse. Son admiration n’étouffe néanmoins pas sa lucidité dans cette Affaire Verlaine, où il revient sur le procès du poète ayant tiré sur Rimbaud à Bruxelles.

Bien que, « présentée sous des jours bien divers par les champions de chaque partie, l’histoire de cette liaison néfaste [soit] connue », Maurice Dullaert revient sur l’histoire de Verlaine et Rimbaud, depuis le premier poème envoyé et leur rencontre à Paris jusqu’à ces coups de feu et au procès. Il s’appuie sur des biographies, principalement celle de Jean-Marie Carré et celles de Marcel Coulon, ainsi que sur le dossier d’instruction. Celui-ci contient plusieurs lettres, extraites du portefeuille de Rimbaud ou remises par la mère de Verlaine, que cite Maurice Dullaert à l’appui de l’histoire qu’il retrace. Il semble être réaliste, sans indulgence envers Verlaine ou Rimbaud, leur attribuant des torts à tous deux dans l’échec de cette relation.
À Londres, Rimbaud se révéla plus que jamais insociable, volontaire, fantasque et hargneux ; Verlaine – « tête folle, allures de hanneton » – faible, irritable, nerveux, obsédé par son désastre domestique, passant de la bravade au désespoir, excédant l’autre de son « chagrin idiot » ; d’ailleurs détraqués tous deux par une vie désordonnée et de fréquents excès d’alcooliques. [p. 29]
L’objectif de Maurice Dullaert, en revenant sur ces faits, est de comprendre les raisons des coups de feu sur Rimbaud et le procès qui s’ensuivit. Contrairement à ce que d’autres, comme Edmond Lepelletier, ami de Verlaine, ont affirmé, les juges belges ont été loin d’être injustes et disproportionnés dans la peine prononcée selon lui. Les preuves étaient dans le dossier, en particulier les lettres échangées, sans équivoque quant à la relation des deux hommes. À partir de là, le mobile apparaissait, et le méfait, de « banal exploit d’ivrogne », devenait « exceptionnellement odieux ou répugnant de brutalité, de perversité, d’ignominie » [p. 65]. En outre, ce qui était la peine maximale pour ce délit (coups et blessures volontaires, ayant entraîné une incapacité de travail personnel) en Belgique aurait, sous un autre motif (coups et blessures n’ayant pas entraîné une incapacité de travail de plus de vingt jours), été la peine maximale appliquée à Verlaine en France ; un procès dans son pays ne lui aurait donc guère été plus favorable.

Si le jugement de Maurice Dullaert quant à l’homosexualité, dans sa conclusion, est daté et inacceptable aujourd’hui, son texte n’en demeure pas moins intéressant pour qui voudrait en savoir plus sur les deux poètes amants, ainsi que sur le procès de Verlaine. Il est attentif à la psychologie des protagonistes et fait preuve de souci du détail, par exemple en citant les lettres à l’appui de son récit. Enfin, son écriture est aussi marquée par son époque et plutôt agréable à lire.

L'affaire Verlaine - Obsidiane

L’affaire Verlaine de Maurice Dullaert

Obsidiane (Bussy-le-Repos), coll. Les placets invectifs, 2014

1re publication : 1930

* Le mois belge d’Anne et Mina *

4 commentaires:

  1. J'imagine que tu as dû faire ton miel du compte-rendu de ce procès...

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    1. C'était intéressant d'avoir un autre point de vue sur cette histoire et un œil de juriste, oui. :)

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  2. Je confirme, je vais lire ça :)

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