La chanteuse de Zanzibar | Lieve Joris

Marilyne ne nous avait pas encore emmené ailleurs lors de ce mois belge, c'est maintenant chose faite avec des récits de voyage de Lieve Joris, également lus par Tania. Une nouvelle belle tentation.
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NATIVE DE BELGIQUE, Lieve Joris est écrivain-voyageur (en 1999, son recueil Mali blues et autres histoires a reçu le prix de l’Astrolabe décerné lors du Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Ce prix récompense « une œuvre en français qui témoigne d'une manière originale de l'Ailleurs et invite au voyage »).

Il s’agit bien de récits de voyages. Lieve Joris, dans ses récits, raconte des moments et des rencontres, d’une prose fluide, toujours à hauteur humaine, sans négliger les descriptions parfaitement insérées dans les textes. Elle raconte ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, elle observe, elle apprend, elle cherche à comprendre, sans jugement.

À chaque récit, un grand voyage. Dans ce recueil, c’est principalement le continent africain où elle a effectué de longs séjours (Sénégal, Zaïre, Égypte), mais c’est également le Moyen-Orient. À travers les scènes quotidiennes, ces moments partagés, ces rencontres parfois improbables tant quant aux personnes qu’au contexte, elle nous en dit beaucoup sur ces pays en quelques pages, sur leur histoire, sur la situation actuelle, sur les mentalités, sur les paradoxes.

Les routes étaient criblées de nids-de-poule et, par instants, j’étais arrachée de mon demi-sommeil parce que ma tête avait volé contre la vitre. De temps à autre, un cri strident déchirait le silence, sans doute un animal en danger au fond de la forêt vierge. Nous passâmes un village de cases avec des toits si jaunes qu’ils semblaient dévorés par les flammes. Au beau milieu de la place gisait un palmier abattu.
« Couper des arbres ; ils le font toujours à Noël », dit le chauffeur à mon compagnon de voyage, le Polonais Marek assis à l’avant. « Un arbre comme celui-ci donne facilement du vin trois semaines d’affilée. » Au temps des Belges, c’était strictement interdit, mais depuis qu’ils étaient partis, les villageois avaient remis en vigueur l’ancienne pratique.
Sur la côte, j’avais vu les saigneurs de vin de palme grimper aux arbres le soir, agiles jeunes hommes dont les silhouettes se découpaient sur le halo de la lune, telles des marionnettes en carton à la lumière d’une lanterne magique.

[Extrait de Noël en forêt vierge]

En nous parlant du plomb de la dictature, du poids des traditions entre sauvegarde culturelle et archaïsme, elle nous parle aussi des relations post-coloniales complexes ainsi que des regards entre Occident et Orient. En laissant parler les personnes avec qui elle tisse des amitiés. La dernière nouvelle – L’histoire de Joseph – est à ce propos aussi prenante qu’édifiante, triste et troublante, relatant, par son amitié avec un journaliste libanais, le parcours de celui-ci, son exil à Paris, sa situation sociale et morale infernale face aux conflits déchirant le monde arabe. Les huit récits de ce recueil sont datés de 1989 ou 1991. C’est la guerre du Golfe.

En la compagnie de Lieve Joris, j’ai visité deux fois Le Caire, la première fois entre admiration et nostalgie lors d’une journée avec l’auteur Naguib Mahfouz.
Dans les rues du Caire, on croise souvent ce genre de personnes, quoiqu’elles se fassent de plus en plus rares : de vieux hommes élégamment vêtus qui manœuvrent à pas circonspects à travers la circulation houleuse. Une expression alerte se lit dans leur regard, l’éclat de quelque chose qui a existé un jour et dont ils sont les derniers témoins. C’est Le Caire d’antan qui se réverbère dans leurs yeux. En errant dans le monde de Naguib Mahfouz, je capte moi aussi parfois un scintillement de ce passé glorieux qui désormais se dissimule sous une épaisse poussière.

Le récit de la rencontre avec V.S. Naipaul à Trinidad est passionnant. C’est une véritable radiographie de l’île des Caraïbes, des populations qui la constituent, de l’œuvre de l’auteur indien et de l’exorcisme de l’écriture.

Lieve Joris ouvre l’horizon, sa bibliographie ne laisse que l’embarras du choix. En 2001 est paru son grand récit sur son voyage en Syrie Les Portes de Damas par lequel j’ai découvert ses livres. Parce qu’en fin d’année 2015, une nouvelle édition des Portes de Damas a été publiée, reprise par l’auteur, complétée pour continuer l’histoire malgré la guerre civile, l’histoire d’une famille et d’une amitié, celle avec cette famille syrienne dont elle avait partagé la vie pendant six mois.

Lieve Joris - Babel

La chanteuse de Zanzibar de Lieve Joris, traduit du néerlandais par Nadine Stabile

Actes Sud (Arles), Babel, 2007

1re publication (Pays-Bas) : 1992
1re traduction française (Actes Sud) : 1995

* Le mois belge d'Anne et Mina *

5 commentaires:

  1. Tiens, oui, il faudrait que je pense à cet auteur (belge) , si ça parle de voyages!

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    1. Elle ne raconte que ça, elle t'emmène où tu veux :D ( et puis oui, elle manque par chez toi ! )

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  2. Comme je te l'ai dit, tu m'as donné l'envie de la lire à mon tour, peut-être pour un prochain rendez-vous flamand. ;)

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    1. Marilyne28/4/16

      Possible que je sois également au rendez-vous :)

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  3. Nadège1/5/16

    Une auteure que je veux découvrir depuis un bon moment, sans sauter le pas... Récits de voyages, en plus... Tu me tentes, tu me tentes...

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