Il y a quarante ans | Maria Van Rysselberghe

Théo Van Rysselberghe,
Portrait de Maria Van Rysselberghe (1892)
Petite est le premier qualificatif qui s’impose, petite mais de justes proportions ; fine et point frêle : quelque chose dans l’aplomb des épaules et dans la fermeté du pas indique la robustesse. Un moteur un peu trop fort pour son châssis, dirait-on, qui la fait parler trop haut, marcher trop fort et déployer une inutile énergie dans le moindre de ses gestes. [Portrait de Maria Van Rysselberghe par elle-même, p. 183]
MARIA VAN RYSSELBERGHE, née Maria Monnom et ayant aussi écrit sous le pseudonyme M. Saint-Clair, était l’épouse du peintre belge Théo Van Rysselberghe. Femme cultivée, elle a vécu entourée de nombreux artistes et écrivains, tels André Gide, dont elle fut une amie proche, Émile Verhaeren, Félix Fénéon, Charlie Du Bos et André Malraux, entre autres. Elle a dressé leur portrait, ainsi que celui d’autres artistes qu’elle aimait et admirait, comme Henri Michaux, Albert Camus et Charles Péguy – pour n’ajouter que ces noms connus –, dans sa Galerie privée. Elle y dépeint ces hommes tant au physique qu’au moral et au caractère ; très observatrice, elle se montre fine dans ses descriptions aussi bien que dans son approche des œuvres et des liens qu’elles entretiennent avec le tempérament de l’artiste.

Le texte qui me restera en mémoire n’est néanmoins pas un de ces portraits, mais celui qui donne son nom au volume, Il y a quarante ans. Maria Van Rysselberghe aura attendu quarante ans et la mort de chacun des protagonistes, pour n’en blesser aucun, avant d’écrire ce récit, celui d’une saison passionnée avec Verhaeren. Un amour bref et adultère, d’une intensité rare, qui l’a marquée pour le reste de sa vie.
Je me disais que je l’aimais : il était l’essentiel, voilà tout. En dehors de lui, un très vivant amour et la tendresse d’un enfant occupaient ma vie. Mon existence était pleine et plaisante ; elle n’était pas frivole : l’art que servaient ceux qui m’entouraient est un dieu difficile. Pourtant, sans cet être ravagé et éclatant à la fois, le monde n’aurait pas eu son poids ; en lui seul je sentais l’irréductible qui me convient. Il était le sérieux nécessaire : mon centre de gravité. [Il y a quarante ans, p. 9]
Par respect, sans doute, Maria Van Rysselberghe a modifié les noms, mais le portrait de Verhaeren se devinait aisément par ses proches. Elle a aussi su révéler cette relation avec pudeur et élégance, en en gardant les détails secrets : le lecteur ne saura par exemple pas jusqu’où a été physiquement cette relation ; qu’importe, c’est son intensité spirituelle qui marque et touche. Il y eut des « instants si lumineux que rien n’en pourrait ternir la splendeur » [p. 27], des balades et des lectures, des abandons et des résistances. Tout cela se retrouve dans le récit, touchant, écrit dans une prose classique très agréable et peu vieillie encore.

L’écho de cette relation revient ensuite dans les Strophes pour un rossignol, dernier texte du volume, en neuf parties. Là encore, la sensibilité de Maria Van Rysselberghe et sa soif d’absolu sont perceptibles, intenses. On y comprend d’autant mieux toute l’importance de cette saison avec Verhaeren, ce mouvement d’ascension qu’il lui a transmis et cette soif jamais apaisée.
Tu chantes, je crois, durant les premières ivresses de l’amour ? Je n’ai connu que celles-là et c’est pourquoi elles sont écrites en moi avec un trait si pur, sans retouche, et aucune trace d’usure. [Strophes pour un rossignol, p. 199]

Textes de Maria Van Rysselberghe

Il y a quarante ans suivi de Galerie privée et Strophes pour un rossignol de Maria Van Rysselberghe, postfacé par Marc Quaghebeur

Labor (Loverval), coll. Espace Nord, 2005

1re publication : 1938, 1947 et 1950

* Le mois belge d’Anne et Mina *

4 commentaires:

  1. Ce titre est indéniablement une des grandes tentations de ce mois belge ! Merci pour la découverte, j'ai l'impression qu'on y découvre des personnages réels de façon originale et qu'on accompagne, ou plutôt on se laisse dévoiler une passion... passionnante ! Je note, je note (tu te rends compte qu'on pourrait faireun mois belge rien qu'avec Espace Nord !!! il faut vraiment proposer un rendez-vous avec cette maison l'année prochaine, ça changera un peu)

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    1. Et pour moi indéniablement une des belles découvertes de ce mois-ci ! Je peux te le prêter si tu veux : je l'avais commandé directement à l'éditeur, il me semble qu'il est épuisé...
      On ne découvre pas vraiment les personnages de façon originale, mais plus intime en quelque sorte, tout en restant dans le portrait, donc l'apparence, l'allure, ce qu'ils dégagent. Et une très belle passion, oui !
      J'ai noté l'idée du rendez-vous Espace Nord pour l'an prochain, ce serait un bel hommage à leur rendre, même s'ils sont toujours très présents, avec ou sans rendez-vous. Quelle édition de référence aussi pour les classiques...

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  2. Chère Mina, je découvre ce titre grâce à ton récapitulatif du mois belge - je ne savais pas que Maria Van Rysselberghe écrivait et je vais me mettre en quête de ce titre - merci aussi à la collection Labor qui continue à diffuser notre patrimoine littéraire.

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    1. Je l'avais trouvé sur le site d'Espace Nord l'an dernier et demandé directement à l'éditeur ; je te souhaite de le trouver en occasion (ou éventuellement en t'adressant à l'éditeur aussi). Une autre de ses oeuvres - les Carnets de la petite dame, principalement sur André Gide, est édité chez Folio.

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