Guerre et térébenthine | Stefan Hertmans

Pendant plus de trente ans, j’ai conservé sans les ouvrir les cahiers où soigneusement, de son écriture incomparable d’avant-guerre, il a consigné ses souvenirs ; il me les a donnés quelques mois avant sa mort en 1981. Il avait alors quatre-vingt-dix ans. Il était né en 1891, sa vie semblait se résumer à l’inversion de deux chiffres dans une date. […] C’est sa vie qu’il me demandait de décrire en me confiant ces cahiers. Une vie se déroulant sur près d’un siècle et commençant dans un autre monde. [p. 25-26]
STEFAN HERMANS aura mis du temps à se décider à lire les cahiers autobiographiques hérités de son grand-père, puis à « s’approprier » son histoire pour pouvoir l’écrire à son tour, nous la transmettre dans cet épais volume ; mais quelle œuvre il en a fait ! Il entremêle les souvenirs de son grand-père et les siens avec lui, donnant à voir l’homme selon lui-même et selon son petit-fils. Il raconte également ainsi l’histoire d’une relation et d’une « nouvelle rencontre » posthume : certaines scènes d’enfance se voient éclairées différemment, prennent un nouveau sens à la lecture des cahiers et du regard adulte de Stefan Hertmans ; il se rend compte à quel point il ne connaissait que partiellement son grand-père. Il est touchant de le suivre dans cette introspection, qui ne vient pourtant jamais empiéter les souvenirs grand-paternels, plutôt les mettre en perspective avec notre époque.

La première partie aborde, outre la genèse de l’œuvre, l’enfance et la jeunesse d’Urbain Martien (à prononcer « Martine », pas « Martien ». C’est l’équivalent de Martin en flamand, ainsi qu’il est rappelé à plusieurs reprises aux généraux francophones, en vain). Il a vécu une enfance plutôt pauvre, a travaillé assez jeune dans des usines, avec des matériaux lourds et dangereux. Ces anecdotes plutôt sombres sont contrebalancées par quelques autres assez drôles et surtout par de très beaux passages avec ses parents, sa mère très digne et son père peintre. Ce sont certainement les moments avec lui dans les églises, à l’assister dans son travail de restauration, qui ont donné le goût de la peinture au grand-père de Stefan Hertmans.

La deuxième partie raconte la guerre de 14-18 et donne la parole à la première personne à Urbain Martien, sans intervention de Stefan Hertmans cette fois. Il s’agit d’un témoignage très personnel, celui d’un homme héroïque (parmi d’autres, certainement), qui n’a pourtant pas eu l’avancement qu’il aurait pu mériter car flamand et méprisé par les généraux wallons pour cette raison. Il participe à quelques grandes batailles, montrées par le prisme de son expérience, sans connaître les stratégies en cours et parfois les massacres que cela occasionna dans d’autres unités. C’est le quotidien des soldats qui se devine, la vie des tranchées, les blessures, l’incompréhension, la faim, la fatigue.

La troisième partie reconstitue enfin la suite de l’histoire d’Urbain Martien sur la base des souvenirs de Stefan Hertmans et de ce que sa famille a pu lui dire, les cahiers s’arrêtant en 1919. Il y a là une poignante histoire d’amour, de très belles pages sur la peinture exercée par son grand-père tout au long de sa vie, et une « mise en perspective » contemporaine de la guerre par les lieux visités par l’auteur, sur les traces de son aïeul.

En conclusion, Guerre et térébenthine est un roman très riche, un témoignage poignant, mis en scène de façon très intéressante et personnelle ; un roman à découvrir par les « passionnés » de cette guerre, mais pas seulement.
Ainsi, ce paradoxe fut une constante dans sa vie : ce ballottement entre le militaire qu’il avait été par la force des choses et l’artiste qu’il aurait voulu être. Guerre et térébenthine. [p. 400]

Guerre et térébenthine - Gallimard

Guerre et Térébenthine de Stefan Hertmans, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin

Gallimard (Paris), coll. Du monde entier, 2015 – 1re traduction française

1re publication (Pays-Bas) : 2013

* Le mois belge d’Anne et Mina *

8 commentaires:

  1. Je fais clairement partie du public potentiel, je suis ravie d'avoir ce livre et tu m'as bien donné envie !

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    1. Ce livre est pour toi, c'est une évidence !

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  2. Quel beau billet et fort invitant. Tu te doutes bien que je veux découvrir ce roman. Merci Mina.

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    1. Merci Suzanne, tant mieux si tu es tentée, c'est un très beau roman.

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  3. L'écriture de la vie de l'aïeul, le processus de l'intégrer pour la faire sienne et la mêler à sa propre vie ne peut que me parler ! Merci pour cette découverte, Mina !

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    1. Je t'en prie pour la découverte. ;) Je pense que ça te plairait.

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  4. Il est sur ma liste de souhait depuis que j'ai entendu l'auteur en parler à la FLB.

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    1. Ah j'ai donc raté l'auteur à la FLB... Il était dans une librairie pas loin de chez moi mardi, je regrette de l'avoir loupé, il doit être passionnant à écouter s'il est tel que dans son livre.

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