Singulière agape | Ethel Salducci

Là, de mon perchoir, je me sentais à la frontière entre deux mondes : le cocon familial que je connaissais si bien, avec ses tempêtes mais aussi ses moments doux comme celui qu’il me promettait à l’instant, et l’univers de la grande maison, encore inconnu mais dans lequel j’avais glissé un pied. [La grande maison, p. 80-81]
LE DÉPART semble être le fil rouge du recueil d’Ethel Salducci, en tout cas dans la majorité de ses nouvelles. Il est successivement une façon de se retrouver, face à soi-même et au monde, de se replonger dans ses souvenirs, de se libérer de ceux-ci ou du quotidien, de ranimer une flamme amoureuse éteinte, ou encore d’accomplir une ultime promesse. Plusieurs nouvelles mettent ainsi en scène un moment d’arrêt, presque hors du temps, tandis que d’autres s’inscrivent pleinement dans celui-ci : le passé impose sa marque au présent, jusqu’à la prise de conscience libératrice suscitée par le départ ou qui provoque ce dernier. Le départ est aussi une belle image de la mort, traitée avec délicatesse.

Le motif du départ est ainsi décliné de façon variée, bien que souvent trop attendue à mon goût : sans parler de chute ou de réelle surprise, j’aurais aimé un peu plus d’originalité, ne pas avoir l’impression de déjà connaître ces personnages du quotidien si courants dans les nouvelles. Celles-ci dégagent néanmoins une certaine douceur, une atmosphère dans laquelle il est bon se prélasser et qui constitue leur point fort. L’écriture se laisse de même lire agréablement, adaptée aux pensées des personnages, avec des passages plus littéraires et descriptifs de temps à autre. Une touche innovante se distingue çà et là dans le traitement du thème par une incursion fantastique avec Un insolent nuage et Transfiguration, et par une atmosphère plus incisive dans Une parade élégante, sans que je ne parvienne à être vraiment transportée.

En revanche, j’ai été davantage convaincue par les deux dernières nouvelles, À l’origine du monde et Singulière agape. La première m’a surprise, jouait assez habilement avec le lecteur, l’invitant aux déductions, et s’achevait par une chute plutôt réussie ; si le thème n’était pas des plus originaux, le traitement littéraire l’était et apportait la petite touche supplémentaire que j’attendais. Enfin, Singulière agape est pour moi la nouvelle la plus réussie du recueil : sobre et efficace, elle ne joue pas de l’effet de surprise et n’en a nul besoin. D’un thème simple, Ethel Salducci déploie une nouvelle descriptive, sensuelle et suggestive.

NOTE | Des nouvelles : pour débuter notre série de nouvelles, Anne a choisi Bienvenue ! qui réunit 34 auteurs et illustrateurs pour les réfugiés.

Singulière agape - Luce Wilquin

Singulière agape d’Ethel Salducci

Luce Wilquin (Avin), coll. Euphémie, 2015 – 1re publication

* Conseil et prêt de Laeti *

8 commentaires:

  1. Je crois qu'à force de lire des nouvelles, on devient difficiles à satisfaire sur tous les points. Si l'éditrice se trouvait facilement en biblio j'aurais noté le recueil par curiosité mais là, tant pis.

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    1. C'est ce que je me suis dit en le lisant : j'ai lu trop de nouvelles pour me satisfaire de celles-ci, l'ambiance n'y a pas suffi (alors que Laeti était sous le charme). Te sachant grande lectrice de nouvelles, je craignais que tu n'aies la même impression que moi et que la douceur ne te convienne pas forcément non plus.

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  2. Je ne suis pas aussi grande lectrice de nouvelles que toi, je comprends que tu sois mitigée. J'aime la douceur de la photo de couverture.

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    1. Cette douceur se retrouve tout à fait dans les histoires racontées et l'écriture, c'est agréable, et la couverture y correspond parfaitement.

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  3. La douceur qui s'en dégage ne semble pas désagréable, en effet. A prendre pour ce qu'elle est, tout simplement, sans doute.

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    1. Oui, tu as certainement raison : se laisser bercer, sans en attendre trop (mais j'ai du mal à le faire avec les nouvelles depuis que j'en lis plus).

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  4. Des mois après cette lecture, je dirais même presque 1an, je continue à me dire que ce recueil réunit typiquement le genre d'histoires qui me font du bien et qui m'invitent à l'évasion. Mais il est vrai aussi que ce sont des atmosphères qui se répètent dans les nouvelles. Il reste la sensibilité aux mots et au style de l'auteur. Il m'a beaucoup plu ce recueil et je suis malgré tout ravie de te l'avoir fait découvrir, même si tu n'as pas été aussi conquise :)

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    1. Ce n'est pas tant la répétition de l'atmosphère qui m'a dérangée, ni celle du thème d'ailleurs, mais vraiment le sentiment de "déjà-lu". En ce qui concerne l'atmosphère, c'est plutôt un point fort, ça pourrait même être une identité littéraire de l'auteur. Comme tu le dis, ça fait du bien. Merci encore de m'avoir fait découvrir ce recueil. :)

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