Sindbad ou la nostalgie | Gyula Krúdy

DANS CE RECUEIL DE NOUVELLES, Gyula Krúdy semble exploiter une série de motifs communs, en proposer des variations et des assemblages légèrement différents. Le premier de ces thèmes n’est autre que Sindbad, personnage principal récurrent d’un texte à l’autre. Il porte « ce beau nom ancien lu dans les contes des Mille et une Nuits au temps de nos grands-mères », « sa lecture préférée, car l’époque était alors encore proche où les chevaliers, les poètes, les acteurs et les étudiants passionnés se choisissaient un nom » [Rozina, p. 155, puis Années de jeunesse, p. 9] Il semble traverser les âges et les époques, telle une figure intemporelle et éternelle : celle du séducteur, de l’éternel amoureux, du voyageur errant ; celle d’un homme à femmes vieillissant et nostalgique de ses amours, qui jette des regards sur sa jeunesse, non sans dédaigner de nouvelles aventures pour autant.
Sindbad confiait le navire de sa vie au destin et au hasard ; il pressentait obscurément que, maintenant encore, comme déjà tant de fois, une jeune fille ou une femme allait se trouver sur son chemin ; elle lui insufflerait une nouvelle vie, elle verserait un sang frais dans ses veines, des pensées neuves dans sa cervelle brûlée. Il avait trente ans, et, depuis l’âge de quinze ans, il ne vivait que pour les femmes. [Voyage vers la mort, p. 56]
Ce caractère d’homme à femmes rend celles-ci très présentes dans les nouvelles : elles peuplent les rêves de Sindbad, le font revenir sur des lieux où il a aimé ; elles le séduisent, se laissent charmer ; beaucoup regrettent leur passé, le temps de la jeunesse où elles étaient aimées, d’autres sont mortes, et c’est leur fille que Sindbad retrouve, en miroir de ces jeunes femmes jadis connues. Une femme néanmoins se distingue dans ce motif de la nostalgie : elle ne regrette pas le temps passé, a vécu, a été heureuse et malheureuse, « parce que celui qui mène sa vie uniformément est bien bête », n’est « morte ni de chagrin ni de joie » [Le Bœuf rouge, p. 139, puis p. 140]. Cela met d'autant plus l'attitude des autres femmes et de Sindbad en valeur, autrement dit leur propension à la nostalgie, autre thème récurrent.
Vie ! pensa Sindbad. Vie dissolue, vie sainte, vie dont nous nous sommes lassés. Qu’il serait bon de te retrouver ! [Le Bœuf rouge, p. 140]
Comme ces diverses femmes, le ton des nouvelles varie : il y a de très belles pages, presque lyriques, d’autres textes plus humoristiques, grivois ou grinçants, une certaine autodérision de Sindbad sur sa jeunesse ou au contraire de la tendresse pour celui qu’il était. Cela rend l’ensemble très intéressant et évite la lassitude face à la répétition des motifs (que je suis loin d’avoir tous cités : il y a aussi les auberges, les saisons, le temps qui passe, la neige, etc.) J’ai personnellement apprécié retrouver le passage des saisons, l’attention aux détails de la nature déjà repérés dans N.N. avec de belles descriptions. Par ses histoires, Gyula Krúdy donne un aperçu de la vie hongroise, de la capitale aux campagnes ; comme un fonds culturel toujours agencé légèrement différemment selon les époques.
Sindbad pensait souvent que tout un monde, qu’il croyait passé, ressuscitait devant lui. Comme si, de siècle en siècle, rien ne changeait dans la vie provinciale hongroise. Les hommes changent mais ceux qui prennent leur place sont identiques. [Sindbad et l’actrice, p. 94]
Enfin, les dernières nouvelles se distinguent de cette variation de mêmes motifs, avec l’introduction du personnage du fils de Sindbad et du thème de la crainte de la mort (en lien avec les préoccupations de Gyula Krúdy à la fin de sa vie ?) L’ambiance est alors plus humoristique, Sindbad davantage tourné en dérision face au sérieux, quelque peu ironique, de son fils. Ces derniers textes achèvent de me convaincre de la maîtrise littéraire de l’auteur, capable d’user de différents tons, même sur des sujets similaires et toujours avec brio. C’est brillant, et cela me donne l’occasion de rappeler quel roman exceptionnel est N.N., qui exploitait déjà cette nostalgie, et d'ajouter que Gyula Krúdy est un auteur à découvrir.

NOTE | Des nouvelles : Anne présente quant à elle un recueil d’Amandine Dhée, Du bulgum et des hommes.

Sindbad - Ibolya Virag

Sindbad ou la nostalgie de Gyula Krúdy, traduit du hongrois par Juliette Clancier, Ibolya Virág et François Gachot

La Baconnière (Genève), coll. Ibolya Virág, 2015 – nouvelle édition revue et augmentée de nouvelles inédites

1re publication : entre 1911 et 1935
1re traduction française (Actes Sud) : 1988

8 commentaires:

  1. Si, si, tu es convaincante ! Tu montres vraiment de nombreuses facettes de ce livre et tu sembles contente de ta lecture, n'est-ce pas ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci de me rassurer. :) Oui, contente de cette lecture : j'en attendais beaucoup après N.N., je n'ai pas tout à fait retrouvé le même enchantement, mais ça n'enlève rien à la qualité du recueil et à mon envie de poursuivre avec l'auteur.

      Supprimer
  2. J'adorerais te faire plaisir mais je ne le sens pas trop. Par contre, je rejoins Anne pour dire que tu sembles contente de ta lecture (même si pas aussi bien que N.N.)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Puisque c'est toi, je n'insiste pas. ;) Je trouverai bien d'autres recueils à te conseiller et me régale en ce moment d'une de tes recommandations justement (article prévu samedi, sauf retard).

      Supprimer
  3. je pense lire ce livre très rapidement...

    RépondreSupprimer
  4. j'oubliais, très belle critique !

    RépondreSupprimer

NOTE : tous les commentaires sont les bienvenus et modérés avant publication. Il est plus sympathique de savoir à qui l'on écrit, plutôt qu'à un "anonyme" ; je vous invite donc à utiliser la fonction "Nom/URL" pour indiquer votre nom ou pseudonyme si vous n'avez pas de compte pour vous identifier (la case de l'URL est facultative).