Les trois dames de la Kasbah ~ Suleïma | Pierre Loti

APRÈS L’ORIENT TURC des Désenchantées, c’est dans les kasbah d’Algérie que je suis le voyageur Pierre Loti, toujours avec délice. Tant dans la nouvelle Les trois dames de la Kasbah que dans son récit Suleïma, j’ai apprécié son écriture ciselée et ses descriptions si évocatrices. Il convoque tous les sens du lecteur, dit les merveilles comme les horreurs, notamment olfactives, des villes parcourues, en fait ressentir l’ambiance, et toujours m’embarque à ses côtés dans ses pérégrinations.

Dans cette pénombre bleue, elles semblaient des êtres chimériques, des prêtresses accroupies dans un temple, des courtisanes sacrées dans un sanctuaire de Baal.
Ces trois femmes qui vivaient là, enfermées dans ces murs, bien haut dans la Kasbah, au milieu du vieux quartier mahométan, loin de l’Alger profané et souillé qu’habitent, près de la mer, les Roumi infidèles, paraissaient avoir conservé le mystère et l’inviolable des musulmanes d’autrefois.
[Les trois dames de la Kasbah, p. 14]
Les trois dames de la Kasbah est qualifié de « conte oriental », et Pierre Loti joue en effet du genre dans sa narration. Cela débute par « il était une fois trois dames qui demeuraient à Alger, dans la Kasbah » [p. 9], puis par une brève présentation des personnages et de leur situation d’ennui (en écho au titre du recueil dont est tirée la nouvelle : Fleurs d’ennui), et s’achève par une moralité. Les répétitions et les énumérations rythment le texte, comme le chant des marins qui font leur apparition plus loin dans l’histoire. Les descriptions, tout en se faisant l’écho de l’ennui et de la monotonie, correspondent à l’imagerie occidentale de l’Orient : des femmes voilées et mystérieuses, d’énigmatiques hommes en burnous, dans des ruelles blanches et lumineuses, sous un ciel imperturbablement bleu.

Néanmoins, la réalité semble rattraper le merveilleux et faire du conte une nouvelle : le rêve oriental se brise sur l’écueil sordide des faits. Pierre Loti le laissait déjà présager avec la description d’Alger, ville multiculturelle, qui « avait le débraillement cynique des lieux qui ont perdu leur nationalité pour se prostituer, s’ouvrir à tous » [p. 21]. La révélation des trois femmes de la Kasbah est dans la même veine désenchantée, qui vire au cynisme.

Mais qu’y faire ? Il y a toujours ce vent d’inconnu et d’aventures qui nous talonne tous, et sans lequel notre métier ne serait pas possible ; quand une fois on a respiré ce vent-là, on étouffe après en air calme ; toutes les choses douces et aimées, après lesquelles on a soupiré quand on était au loin, deviennent peu à peu monotones et incolores ; – et, sourdement, on rêve de repartir. [Suleïma, p. 73]
Suleïma, qui m’a semblé être abrégé et coupé par endroits dans l’édition du Folio 2€, relève plutôt du récit de voyage sélectif. Pierre Loti raconte trois de ses voyages en Algérie en se concentrant sur le motif de Suleïma, qui est à la fois une petite fille qu’il reverra jeune femme, puis femme accomplie, et une tortue qu’il ramène dans sa Bretagne natale, où elle tient compagnie aux femmes de sa famille qui l’y attendent.

Là encore, le motif du désenchantement est très présent dans les descriptions comme dans les réflexions. La nostalgie poursuit le voyageur de retour au pays, mais l’émerveillement se perd une fois de retour là-bas. Cela tient à l’occidentalisation progressive des villes orientales, au mélange des cultures, ainsi qu’au regard de l’auteur. Celui-ci, en vieillissant, a perdu la naïveté de sa jeunesse et l’étonnement des premiers voyages ; cela donne lieu à d’émouvants passages et rend Les trois dames de la Kasbah encore plus cynique dans sa moralité en décalage.
Je les connais, ces tristesses des réveils, légères ou profondes, qui ont été partout les compagnes les plus fidèles de ma vie. [Suleïma, p. 103]

Fleurs d'ennui - Folio

Les trois dames de la Kasbah suivi de Suleïma, extraits du recueil Fleurs d’ennui de Pierre Loti

Gallimard (Paris), coll. Folio 2€, 2008

1re publication : 1882

12 commentaires:

  1. Voilà qui donne furieuse envie de lire !...

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    1. Tant mieux ! J'aimerais trouver d'autres récits, romans ou nouvelles "orientales", j'aime ces voyages et rêveries littéraires.

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  2. Je crois que j'ai vu la maison dont parle Loti en haut de la casbah. Je note le livre, cela pourrait être une belle occasion de m'y replonger.

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    1. Quelle chance... J'espère que la lecture ravivera ton souvenir.

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  3. Voilà peut-être un titre pour faire connaissance avec Pierre Loti que j'avoue n'avoir jamais lu.

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    1. Ça pourrait être une bonne idée, en effet, je pense avoir commencé avec ce titre, avant Pêcheur d'Islande, puis Les désenchantées.

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  4. Tu réussis à voyager et à rêver loin tout en restant dans la littérature française ;-)

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    1. Et oui, je voyage "timidement" avec les voyageurs pour partager leur étonnement. ;)

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  5. Qu'est-ce qu'il est beau ton billet! j'aime beaucoup l'écriture de Loti,on voyage avec lui, même si ses écrits sont quand même plus d'actualité. Son monde a beaucoup changé. Je me replongerais bien dans un de ces livres. Pourquoi pas celui-ci.

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    1. Merci ! Comme toi, j'aime beaucoup l'écriture de Loti, son charme un peu suranné, et la façon dont il dépeint ce monde qu'il voit déjà disparaître. Est-ce qu'il y a un autre titre de lui que tu conseillerais ?

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  6. Une éternité que je ne me suis penché sur un Loti. Une idée de lecture....peut-être ?

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    1. Pourquoi pas ? C'est agréable aussi de relire ou de revenir aux classiques de temps à autre.

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