Le ouistiti | Myriam Mallié & Gianluigi Toccafondo

Il était une fois une tour. […]
Cette histoire commence donc dans les hauteurs. Maintenant, on est averti, on sait mieux où sont les risques. Le danger est là dès les premiers mots :
il était une fois une tour. Et dans la tour, cette fille que je viens de dire.
[p. 7 et 10]
UNE NOUVELLE FOIS, Myriam Mallié raconte un conte – L’ouistiti des frères Grimm – en se le réappropriant, presque en le réécrivant, et en y apportant sa marque de conteuse. Une nouvelle fois, j’ai été séduite par son approche, ainsi que par le rythme de son récit, dont on ressent l’oralité (non pas dans le vocabulaire, mais dans la construction des phrases). Elle rend parfaitement compte de la détresse de son personnage par le séquençage de ses phrases et par l’inventivité grammaticale dont elle fait preuve, par exemple dans ce passage : « La nuit, vois-tu, quand la nuit vient, j’ai si mal, / j’ai si peur / j’ai si seule / j’ai si doute / j’ai si mal / j’ai si désir de toi – toi, qui ? – / j’ai si démunie / j’ai si envahie / j’ai si larmes / j’ai si ennui, ennui de moi / j’ai si lourd, si lourd de moi. / J’ai si froid. J’ai si désir de nous. J’ai si divisée. / J’ai si abandon. » [p. 33 ; les barres obliques indiquent les passages à la ligne] Elle use aussi des répétitions et des cycles du conte, lorsque trois frères se présentent ; cela rend la brisure et le dénouement d’autant plus marquant, tout en mettant en évidence les mécanismes du conte.

La mise en évidence des mécanismes et du sens du conte est pour moi l’une des particularités des ouvrages de Myriam Mallié, que j’aime y retrouver. Dans Le ouistiti, elle approfondit d’une part la psychologie des personnages et réactualise les différents motifs qui interviennent dans le récit d’autre part. À titre d’exemple, on voit beaucoup de tours dans nos paysages, écrit-elle : « des beffrois, des donjons, des clochers, des phares, des châteaux d’eau, de très hauts immeubles à étages, des flèches arrogantes qui n’en finissent pas de défier le ciel et les lois de la pesanteur. » [p. 10] Par des remarques comme celle-là, elle rend au conte toute son universalité et son intemporalité, rappelant que chacun – enfant et adulte – peut s’y reconnaître.

J’ai également apprécié que le début du conte soit centré sur la « méchante », dont il est dit que « c’est une mante religieuse, c’est une sorcière, c’est un serpent tueur, disent les hommes du pays. C’est une folle au regard trop perçant, à la science trop vive, c’est un danger mortel, disent les femmes. » [p. 24] Au-delà de cette réputation, Myriam Mallié donne à voir une adolescente – à l’âge de « de tout nier en bloc de ce qui lui vient des parents, des vieux, des ancêtres » [p. 8] – en conflit avec ses proches, qu’elle blesse par son attitude, en souffrance, enfermée d’elle-même dans une tour par peur de la vie, des sensations, de l’amour et des autres. C’est personnellement avant tout ce parcours féminin que j’ai lu dans le conte, une initiation à l’amour et une ouverture au monde.

Le récit de Myriam Mallié est accompagné, comme toujours chez Esperluète, d’images de Gianluigi Toccafondo. Cet artiste a, semble-t-il, travaillé à partir de collages photographiques et de peintures, en pleines pages. Le résultat est coloré, vif, à traits épais, et très évocateur.

Un conte féminin et actualisé, merveilleusement raconté.

Le ouistiti - Esperluète

Le ouistiti de Myriam Mallié (conte) et Gianluigi Toccafondo (images)

Esperluète (Noville), coll. Livres, 2013 – 1re publication

6 commentaires:

  1. Séduite.
    J'aime beaucoup la patte de Myriam Mallié. Et après La Petite Sirène et Le petit Chaperon Rouge, je pense que je vais me laisser prendre par la main par Le Ouistiti :D

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    1. Je crois qu'il est impossible que tu résistes à ce Ouistiti après La petite sirène et le petit chaperon rouge. Il ne me reste quant à moi plus qu'à veiller Gilgamesh, je me le garde encore un peu dans la PAL.

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  2. Gilgamesh... ciel, je l'avais oublié ! Et - Ciel, encore - Combien l'avais-je apprécié, aussi !!!

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    1. Je me rappelais très bien ta lecture de Gilgamesh l'an dernier, ça me conforte dans mon impression que je ne pourrai qu'être séduite. J'hésite juste à lire l'épopée avant (bien que je n'aie jamais lu le conte de Grimm et que ça ne m'a pas manqué, juste titillé ma curiosité).

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  3. Grâce aux passages que tu reprends, j'arrive à me faire une petite idée du style. C'est déstabilisant, surtout les répétitions, mais je me vois bien la découvrir pour le Mois belge, par exemple.

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    1. Le style est assez particulier dans ce conte-ci, par moments, il me semble que ses autres contes sont plus classiques de ce point de vue. Comme je te le disais, j'espère que tu l'apprécieras autant que moi ! Je trouve son travail sur les contes remarquables et très intéressant pour en déceler les différents niveaux de sens (elle en parle très bien dans Conter).

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