Illettré | Cécile Ladjali

Tandis que je me régale de classiques et reviens difficilement à la littérature contemporaine, c'est Marilyne qui fait les honneurs de la rentrée de janvier au Salon, avec une nouvelle pépite : Illettré, le dernier roman de Cécile Ladjali

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UN ROMAN QUE JE PEUX APPELER UNE PÉPITE selon le rendez-vous lecture de Galéa.

Le titre est clair quant au thème, au personnage principal. Pour autant, je veux préciser tout de suite qu'il ne s'agit pas que d'un roman social même si le quotidien d'une personne illettrée y est décrit.

Si la thématique de la relation au langage, de la construction intime et de la transmission liées au langage est celle de Cécile Ladjali, ce livre ne déploie pas que cette trame-là. Ce roman, c'est aussi un roman de familleS, un roman d'amourS. C'est un très beau roman. Marquant par bien des aspects dont le superbe style de Cécile Ladjali n'est pas le moindre. Par la richesse de ses personnages. Par la densité palpable des mots qui vont aussi loin que profond. Sans théoriser, ni polémiquer.

« Il y a les autres – et il y a Léo. » Un jeune homme, un orphelin, un solitaire, un abandonné, un amputé. Avec ces qualificatifs, tout est dit, sens propre et sens figuré. L'illettrisme dans ce roman est une conséquence, puis une cause. Le symptôme, pas la maladie, la plaie. Il est, sans mauvais jeu de mot, l'expression, le langage, de la souffrance affective, de la blessure originelle et de la honte enfantine.

Léo pense qu'il ne peut pas être aimé, qu'il ne peut pas aimer parce qu'il ne sait ni lire ni écrire ; parce qu’il ne maîtrise pas les mots écrit, il pense qu'il ne maîtrise pas le monde, parce qu'il n'y a pas accès, qu’il n’y a pas sa place. Une non-existence, une solitude imposée autant par lui-même que par les circonstances.

Ce dont il s’agit, c’est de grandir, de se grandir, de se sentir grand. Impossible sans les mots des autres.

L'histoire d'un jeune adulte prisonnier d’un état d’enfance dans notre société dont il n'a pas les clés, qui a perdu les clés, parce qu'à l'âge de cette appropriation, il a dû faire face au vide et à l'absence. L'absence omniprésente, au monde, qui l’empêche de trouver un point d’appui, une assurance. Le vide dedans face au trop plein dehors. Léo ne sait pas. Il croit qu’il ne sait rien.
... toute la journée, ses yeux passent sur les signes. Il les voit, mais leurs géographies imaginaires ne veulent rien dire. Des angles, des bosses, des creux, des lignes, des vagues, des points : des continents entiers hors du sens, hors de lui. C’est comme ça. Il s’est habitué à ce que le monde parle une autre langue que la sienne et dispense à ses semblables des messages auxquels lui n’a pas droit. Le secret des hommes qui lisent et écrivent lui a longtemps fait envie. Il aurait aimé entrer dans le cercle du secret, être initié à la délicieuse confidence. Cela aurait été vraiment formidable de pouvoir ajouter à sa propre histoire toutes celles des autres et de se sentir modifié par leurs pensées.

Un roman cruel, de doutes, de peurs, qui n'épargne personne. Toutefois, ce roman n’est certainement pas une condamnation du système scolaire, il en est bien peu question dans cette vie de Léo, ou des possibles de la (ré)insertion. Il ne s’agit pas d’un traité sur l’illettrisme et ses origines, notamment sociétales. Ce dont il s’agit, c’est d’affect, de ressenti. Pas d’un témoignage, d’un vécu, mais d’une vision et d’une perception du monde, à fleur de peau, à fleur de sens quand le sens est perdu. Un autre regard. Qui croise d’autres regards, d’autres espoirs, d’autres façons de dire. Ou pas. Cet Illettré, ce serait plutôt un roman de la vulnérabilité, des manques, de l’exclusion, des renoncements, d’autres formes de langage (avec l’expression du désir et de l’amour, du lien familial et de ce qu’il transmet) à travers des personnages secondaires pleinement présents, tous touchants. Un récit en camaïeux, des sentiments finement racontés, des scènes réalistes alternant avec des scènes plus lyriques, oniriques, au plus intime ; un roman en miroirs, un univers de signes, quels qu’ils soient.

C'est en cela que j'entends notamment ce mot densité, avec tous ces autres mots pour dire l'affectif, sans forcer les reflets, sans appuyer le trait. Cet univers de signes comme un labyrinthe, des fils qui s'entremêlent à dénouer, des fils et des attaches. C'est à la fois le Labyrinthe du Minotaure et la Tour de Babel dans lesquels Léo ne parvient pas à nouer d’autres liens.

Il est triste et poignant ce livre, il y a un malaise que transmet parfaitement Cécile Ladjali, et pourtant se dégage une grâce sur ses pages. Celle de cet enfant perdu et l'émotion de ses odes à la lecture en ouverture au monde, de la terre au ciel, en retour à soi, en complétude.

Le langage se transmet par ce qu’il transmet dès l’origine, l’amour et des réponses.

Comment aimer une femme à qui on ne peut pas écrire une lettre d’amour ?

L’intuition soudaine que mémoire et conscience de soi dépendent en grande partie de la capacité qu’ont les gens à dire et à écrire qui ils sont lui flanque le vertige.

Illettré - Actes Sud


Illettré de Cécile Ladjali

Actes Sud (Arles), 2016 - 1re publication

5 commentaires:

  1. Déjà bien repéré, mais j'attends la bibli. J'ai lu des billets assez différents, il paraît que la fin est terrible.Mais j'ai envie quand même, à cause du thème. Ton billet est bien beau.

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    1. Marilyne26/1/16

      Je suis très contente que tu sois curieuse de ce roman, d'en avoir ta propre lecture ( dont je suis curieuse à mon tour :))
      Pour la fin, ce n'est pas qu'elle est terrible. Personnellement, je l'ai vu venir. C'est qu'elle est désenchantée et sévère, triste.
      Merci pour le billet, pas facile.

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  2. Tu es plutôt convaincante avec ce titre qui pourtant ne m'emballait pas tant que ça. Je n'imaginais pas qu'il s'agissait d'une histoire aussi profonde. Si je l'aperçois à la bibliothèque...

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    1. Marilyne26/1/16

      C'est un livre qui ne laisse pas indifférent même si on ne l'apprécie pas, pour différentes raisons ( le style, l'épilogue... ). Je crois que le titre est trop accrocheur et qu'il réduit tout ce que dit ce roman.

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  3. Ta note est très tentante ! Je pense avoir déjà croisé ce titre mais je ne l'avais pas encore noté.

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