Contes fantastiques | Ludwig Tieck

Il était alors exactement minuit, la lune se montrait par moments à travers les nuages qui passaient rapidement devant elle : « Ne pensez pas que je veuille m’imposer », commença Berthe, « mon époux dit que votre esprit a tant de noblesse que c’est mal de vous cacher quelque chose. Seulement, ne tenez pas mon récit pour un conte, si étrange qu’il puisse sembler. » [Eckbert le Blond, p. 55]
LES TROIS CONTES DE TIECK réunis dans ce recueil plongent le lecteur aux frontières de la réalité et du rêve, dans une ambiance romantique à souhait. On y suit les personnages dans des châteaux isolés, des forêts sombres et menaçantes, on admire dans le même temps avec eux la nature, sensibles aux atmosphères, à la mélancolie des soleils couchants. On fuit la compagnie et les fêtes trop bruyantes pour les êtres sujets à la rêverie solitaire, préférant les veillées au coin du feu, avec un unique ami de passage. Le personnage principal d’Amour et magie correspond particulièrement au héros romantique, en proie à la mélancolie. Ce caractère est encore accentué par le contraste avec celui de son ami, dissipé et mondain. Chacun reproche à l’autre sa différence avec lui et cherche à le ramener à ce qu’il estime être de meilleurs sentiments : plus de sagesse pour l’un, plus de sociabilité pour l’autre.
« Je ne peux pas », dit le grave Émile, « changer le sentiment qui fait que cette musique m’a rendu malheureux depuis mon enfance, et m’a souvent poussé jusqu’au désespoir ; dans le monde de la musique, elle représente pour moi les fantômes, les spectres et les Furies, et c’est également sous cet aspect qu’elle volète autour de ma tête et me regarde avec un rire effroyable et grimaçant. » [Amour et magie, p. 129]
Cette mélancolie d’Émile donne parfois le sentiment d’une instabilité psychologique, commune aux trois contes : les personnages ne semblent plus distinguer la réalité du rêve, et le lecteur doute à son tour. Les personnages sont-ils victimes d’hallucinations ou de véritables phénomènes fantastiques ? Sont-ils fous ? Tieck joue habilement sur ce doute, sans indiquer de réponse, et le transmet aux personnages même, comme dans ce passage :
Désormais, c’en était fait de la conscience, des sens d’Eckbert ; il ne pouvait pas trouver le mot de cette énigme : rêvait-il en ce moment ou bien avait-il rêvé autrefois d’une femme nommée Berthe ? Les prodiges les plus extraordinaires se mêlaient à la plus grande banalité, le monde autour de lui était ensorcelé, et lui, il n’était maître d’aucune pensée, d’aucun souvenir. [Eckbert le Blond, p. 91]
Dans Le fidèle Eckart et le Tannenhäuser, ce doute est même renversé : le personnage à qui l’on affirme qu’il a rêvé son histoire jusque-là rétorque qu’on lui ment et que c’est à ce moment qu’il est victime d’une hallucination. Cette folie se transmet également d’un personnage à l’autre, après la mort du premier. La raison ne peut apparemment soutenir les mystères déployés dans ces contes. Si l’ensemble apparaît très sombre, voire tragique, il se lit plaisamment et apparaît très réussi dans le genre du fantastique.

Phantasus - GF

Eckbert le blond, Le fidèle Eckart et le Tannenhäuser (deuxième partie), Amour et magie extraits des Contes fantastiques / Phantasus de Ludwig Tieck, traduits de l’allemand par R. Guignard

Aubier-Flammarion (Paris), 1970

1re publication des contes : 1797, 1799 et 1811
1re publication du recueil Phantasus : 1811

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