Contes de fées | Madame d'Aulnoy

MADAME D’AULNOY, contemporaine de Perrault, participa elle aussi à la mode des contes de fées à la fin du XVIIe siècle et contribua à la lancer par son abondante production. Bien que moins connue que son homologue masculin de nos jours, elle est bien plus représentative du goût de son époque et du genre tel qu’il était apprécié alors. Ce sont des textes relativement longs, qui ne font pas l’impasse sur les descriptions des prodiges, toilettes ou architectures somptueuses, ni sur les métamorphoses et retournements de situation grâce ou à cause de fées, tantôt bienfaisantes, tantôt malfaisantes. Ces contes, plus riches de références et paraissant peut-être moins accessibles, méritent pourtant qu’on s’y attarde à nouveau. La dimension féminine en particulier y est très marquée et intéressante.

Des contes féminins

Mes Contes, suivez tous le désir qui vous presse,
Présentez-vous aux yeux d’une Auguste Princesse,

[…] Partez ; mais pour la voir choisissez les instants :
Elle sait s’occuper de soins plus importants,
Vous n’offrez que des jeux, et notre unique affaire
N’est que de divertir en tâchant de lui plaire.

[Épître, p. 353-354]
Les contes de Madame d’Aulnoy sont féminins selon trois points de vue : ils sont écrits par une femme, pour des femmes, et mettent des scènes de nombreux personnages féminins. Le public visé se marque dans la dédicace, adressée à la princesse palatine, et dans les contes eux-mêmes : de telles histoires sont promises aux jeunes filles pour les divertir et en guise d’argument de séduction.

En outre, de nombreux rôles principaux sont attribués à des personnages féminins. Les princesses y interviennent dans des histoires d’amour, de manière beaucoup moins passive que chez Perrault ou d’autres conteurs. Elles n’hésitent pas à entreprendre de longs voyages et des aventures pour rejoindre leur amant, voire à s’approprier des prérogatives masculines : en se travestissant, Belle Belle se fait passer pour un guerrier et agit comme tel, par exemple. Un autre type de personnage important est bien sûr la fée. Celle-ci a bien des défauts, au premier rang desquels on peut compter la vanité et le caprice, mais elle est surtout une femme puissante. Qu’elle fasse le bien ou le mal, elle impose sa volonté, s’affirme comme une puissance avec laquelle il faut compter et à laquelle se soumettent les souverains.

Des contes subversifs

À mon sens il vaut beaucoup mieux
Être Oiseau Bleu, corbeau, devenir hibou même,
Que d’éprouver la peine extrême
D’avoir ce que l’on hait toujours devant les yeux.
En ces sortes d’hymens notre siècle est fertile :
Les hymens seraient plus heureux
Si l’on trouvait encor quelque Enchanteur habile
Qui voulût s’opposer à ces coupables nœuds,
Et ne jamais souffrir que l’hyménée unisse
Par intérêt ou par caprice
Deux cœurs infortunés, s’ils ne s’aiment tous deux.

[L’Oiseau Bleu, p. 132]
Par cette mise en avant des femmes, Madame d’Aulnoy joue également de subversion dans une société très masculine. Elle met en exergue la situation féminine de l’époque, notamment relative au mariage. Par leur désir d’indépendance ou par leur amour, ses héroïnes remettent en cause les mariages arrangés pour des motifs financiers et familiaux, bien éloignés de toute préoccupation quant à l’épanouissement du couple ainsi formé.

J’ai également lu entre les lignes une critique de l’éducation des filles, isolées du monde, puis jetées dans celui-ci sans réelle défense, ni intelligence pour l’affronter. Ainsi, la récurrence du motif des jeunes filles enfermées dans une tour jusqu’à un certain âge m’a paru une image des couvents ou d'autres mondes clos et féminins, qui ne préparent pas du tout à la vie au-dehors et à l'amour. Une fois qu’elles en sortent, comment ces femmes ne pourraient-elles pas s’amouracher du premier venu - aussi ridicule ce caprice soit-il, comme celui de la Princesse Rosette - et, telle la Princesse Printanière, s’en repentir ?

Si les petites conclusions en vers se font le relais de cette critique de la société, elles m’ont néanmoins parfois paru proches de petites morales ou de conseils adressés aux jeunes filles, en atténuant la portée subversive des contes. Les deux – la subversion et la morale – se mêlent donc sous la plume de Madame d’Aulnoy, réunis sous le signe du divertissement et de la féminité.
O vous à qui l’Amour, d’une main libérale,
A donné des attraits capables de toucher,
La beauté souvent est fatale,
Vous ne saurie trop la cacher.
Vous croyez toujours vous défendre,
En vous faisant aimer, de ressentir de l’amour,
Mais sachez qu’à son tour
À force d’en donner, on peut souvent en prendre.

[La Biche au Bois, p. 281]

Des contes féminins qui gagneraient à être (re)découverts.

NOTE | L’heure du conte : Anne m’accompagne aujourd’hui avec une autre conteuse, Myriam Mallié, et sa narration du Petit Chaperon Rouge.

Contes de fées - Folio

Contes de fées de Madame d’Aulnoy, sélectionnés et édités par Constance Cagnat-Debœuf

Gallimard (Paris), coll. Folio classiques, 2013

1re publication (dans les recueils Contes des fées et Contes nouveaux) : entre 1697 et 1698

12 commentaires:

  1. C'est ma conteuse préférée pour toutes les raisons que tu invoques et il y a aussi de l'humour

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    1. Je me rappelais que c'est ta conteuse préférée et pensais justement à toi en la lisant. Il y a tant à dire sur ses contes (la préface est très éclairante à ce sujet) que j'ai préféré sélectionner un axe pour l'article. Tu as raison, les contes ne manquent pas d'ironie et d'humour, c'est aussi ce qui les rend si plaisants.

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  2. Je comprends pourquoi nous sommes assez bien assorties aujourd'hui ;-) Merci de m'avoir accueillie das cette Heure !

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    1. Merci à toi de t'y être invitée et d'avoir remis en avant Myriam Mallié ! Avec ce conte si féminin (comme Le ouistiti, m'a-t-il semblé), en parallèle de Mme d'Aulnoy, c'était parfait.

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  3. J'ai honte de le dire, mais je ne connaissais pas du tout cette Mme d'Aulnoy, pour une raison que j'ignore d'ailleurs puisque le 17è siècle, c'est mon truc en général...bref je ne sais pas ce qu'il s'est passé. C'est noté évidemment. Une question ? penses-tu qu'elle existe essentiellement dans sa part féminine, ou bien cette Mme d'Aulnoy nous parle aussi d'une époque (comme Perrault qui parlait finalement de la grande famine quand il a écrit le Petit POucet)? Ou bien est-ce essentiellement des contes destinés à mettre en scène les femmes et les jeunes filles du Grand Siècle (et le cas échéant à les critiquer)?

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    1. Eh bien j'étais persuadée que tu connaîtrais aussi, tu es beaucoup plus calée en 17e siècle que moi. Par contre, sachant que tu m'apprends que Perrault parlait de la grande famine dans le Petit Poucet, je vais avoir du mal à te répondre concernant Mme d'Aulnoy... Il y a certainement des allusions à l'époque, et pas uniquement à la situation des femmes, mais je ne suis pas assez connaisseuse pour les déceler (et je n'ai pas lu les notes en fin d'ouvrage, qui en mentionnaient peut-être).

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  4. Je ne les ai jamais lus, ces contes, et comme tu l'écris, il y a des aspects sous-jacents qui méritent l'attention.

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    1. Connaissais-tu cette conteuse, même sans l'avoir lue ? J'étais contente de tomber sur son recueil et d'avoir enfin l'occasion de la lire à nouveau.

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  5. J'étais déjà attirée par ces contes mais ton article & ton propos ne font que doubler mon envie ! Le monde du conte m'attire énormément et le sujet féminin - qu'il s'agisse d'écrivaines ou d'héroïnes - m'intéresse plus que tout. Comme c'est bientôt mon anniversaire, je vais commander ce titre-ci ! :-D

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    1. Excellente idée ! Comme je te le disais sur FB, je pense que ces contes te plairont beaucoup, surtout que Madame d'Aulnoy était une précieuse. Encore un point commun entre nous, d'ailleurs, cet intérêt pour le féminin.

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  6. Les Contes de Perrault, bien sûr, je les connais depuis trèèèèès longtemps...Je les ai d'ailleurs trouvés plus agréables à lire que les Contes des Frères Grimm, même s'il y'a des parallèles entre les deux oeuvres... ^^
    Par contre, je ne connais pas du tout les Contes de Madame d'Aulnoy mais pourquoi pas ? Je note ! Merci pour la découverte.

    https://www.instagram.com/lesbooksdalittle/

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    1. Je crois qu'on les connaît tous, par une version ou l'autre. :) J'ai aussi lu les contes des Grimm, moins durs que ceux de Perrault dans mon souvenir, mais quelqu'un m'a dit le contraire, ça mériterait donc une relecture.
      Les Contes de Madame d'Aulnoy sont assez différents, moins connus, mais intéressants aussi. Bonne lecture !

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