Acajou et Zirphile | Charles Duclos

Excité par l’exemple, encouragé par les succès dont je suis depuis longtemps témoin et jaloux, mon dessein a été de faire une sottise. [Épître au public, p. 47]
Estampe d'Acajou et Zirphile
À L’ORIGINE D’ACAJOU ET ZIRPHILE, il y a un conte et un pari. Tout débute avec la mission du comte de Tessin, un homme d’État suédois, à la Cour de France de 1739 à 1742 ; passionné de culture française, il rédige un bref conte, Faunillane, dans l’esprit du siècle et demande à Boucher de l’illustrer. Le conte est publié en 1743, à faible tirage, à la demande de l’auteur qui le destine à ses proches plutôt qu’à un large public. Le libraire, une fois l’auteur retourné en Suède, lance un appel à écrire à partir des estampes. C’est Charles Duclos qui se prête au jeu avec Caylus et Voisenon, puis remporte le pari : ainsi sont nés Acajou et Zirphile, protagonistes d’un conte particulièrement merveilleux.
L’esprit ne vaut pas toujours autant qu’on le prise, l’amour est un bon précepteur, la providence fait bien ce qu’elle fait ; c’est le but moral de ce conte : il est bon d’en avertir le lecteur, de peur qu’il ne s’y méprenne. Les esprits bornés ne se doutent jamais de l’intention d’un auteur, ceux qui sont trop vifs l’exagèrent ; mais ni les uns ni les autres n’aiment les réflexions : c’est pourquoi j’entre en matière. [p. 51]
Duclos exploite de nombreux thèmes du conte de fées, sans crainte de l’outrance : fées et génies, bienveillants ou malfaisants, princes et princesses faits l’un pour l’autre, transformations diverses, têtes perdues et flottantes, il ne manque rien ou presque pour combler le goût du public, tout en s’en moquant. L’objectif avoué est de « faire une sottise », et l’auteur s’en donne les moyens, non sans distiller un message plus sérieux entre les lignes (finement analysé par Jean Dagen dans sa préface, ainsi que le rapport à la sottise et au lecteur instauré par l’auteur). Une distinction entre l’esprit (de cour ; l’art de la conversation et des bons mots) et l’esprit (la pensée, la raison) est ainsi développée au cours de l’intrigue grâce au personnage d’Acajou. Celui-ci n’est jamais tant apprécié et jugé spirituel que lorsqu’il perd son intelligence : il perd du même coup son amour, se fait libertin, bel esprit et auteur.

La pauvre Zirphile se voyant trahie par sa frayeur même, qui lui avait fait perdre son écharpe, eut recours à la dissimulation. Avant que d’avoir aimé elle n’eût pas été si habile. Une première aventure qui inspire la fatuité à un jeune homme, rend la fausseté nécessaire aux femmes ; on a obligé un sexe à rougir de ce qui fait la gloire de l’autre. [p. 73]
En lien avec ce thème de l’esprit, est également déployé le topos de la façon dont il vient aux filles : sans faire dans le grivois du conte de La Fontaine ou d’autres romans libertins, Duclos lie raison et amour. Le personnage de Zirphile l’illustre, en perdant sa bêtise lorsqu’elle rencontre Acajou et l’aime. Le traitement « jusqu’au-boutiste » et parodique appliqué au motif, comme à l’ensemble du conte, le rend assez intéressant à observer, en raison de son accentuation et notamment lorsqu’il prend la forme de réflexions sur la situation féminine dans la société mondaine.
Ils vécurent heureux, et eurent un grand nombre d’enfants, qui tous furent des prodiges d’esprit, parce qu’ils naquirent avec un penchant extrême à l’amour. [p. 106]

Un conte farfelu et plus riche qu’il n’y paraît.

Acajou et Zirphile - Desjonquères

Acajou et Zirphile de Charles Duclos, suivi de Faunillane du comte de Tessin et de la Réponse du public à l’auteur d’Acajou de l’abbé Fréron, avec des gravures de Boucher, édités et préfacés par Jean Dagen

Desjonquères (Paris), 1993

1re publication : 1744

2 commentaires:

  1. Un titre étrange mais intriguant... Je ne connais ni le livre ni l'auteur mais je ne resterai pas dans cet état. Il faut que je le découvre !

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  2. el.jid10/9/16

    J'ai dans ma bibliothèque l'édition de 1744,dont malheureusement le frontispice et la page de titre ont été grignotée en partie par une souris. D'autres textes ont été écrits ou réécrits d'après des illustrations : la suite du Robinson suisse par Isabelle de Montolieu, quelques ouvrages d'après les illustrations de Grandville, certaines fables au XIXe s. et plus proche de nous, une partie de la série des Harry Dickson par Jean Ray. Je vais essayer de me procurer cette réédition de 1993 pour lire le Faunillane tiré en 1743 à deux seuls exemplaires

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