Le givre et la cendre | Jasna Samic

Je décide d’exaucer son vœu et de publier ces écrits qui ne traitent pas du sourire des héros de Chateaubriand, ne commentent pas les phrases des autres en y cherchant des recettes de vie, mais parlent de l’être humain, sans masque. Et ce miroir est la seule vérité. [p. 159]
À TRAVERS TROIS JOURNAUX INTIMES ENTRECROISÉS, Jasna Samic témoigne de l’histoire de la Yougoslavie, pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1989 et en 1990, juste avant les affrontements des années 90 et la dissolution du pays. Ses trois narrateurs n’y participent pas et apparaissent davantage comme des témoins de ce qui se met en place ; les affrontements eux-mêmes sont évoqués dans l’épilogue de l’auteure, ainsi que son projet et son inspiration pour ce roman. Elle s’est inspirée de sa propre expérience et de celles de personnes de sa connaissance. Son combat contre la barbarie consiste à témoigner, sans doute comme son héroïne à présenter des faits et des sources objectives même lorsque cet angle de vue dérange. Nul n’est innocent dans cette guerre, mais il y a bel et bien eu des bourreaux et des victimes, que l’Occident n’avait pas voulu voir comme tels.

Je suis depuis toujours indifférente à « ce devoir sacré du patriotisme ». Mon idéal est d’être à jamais étrangère, de tout respirer de loin. Et encore plus qu’éternelle étrangère, j’aimerais être une ombre. Un œil qui voit tout et n’est vu de personne. [p. 64]
La narratrice principale, Višnja, par ses allers-retours entre Paris et Sarajevo, apparaît comme un témoin privilégié pour observer les évènements avec un peu plus de distance que ses compatriotes. Obnubilée par l’idée d’obtenir un titre de séjour dans la capitale française, elle ne se laisse pas aveugler par les idéologies de son pays. En outre, profondément apatride, elle ne s’inscrit pas non plus dans les luttes nationalistes. Son point de vue, qu’elle estime objectif, dérange d’ailleurs lorsque l’histoire du pays est abordée avec des collègues universitaires ou des politiques, que ce soit en Yougoslavie ou en France.

Si le journal de Višnja aborde les évènements de l’époque et ses discussions, entre autres, celui de son père est beaucoup plus introspectif, centré sur lui-même et sa pensée. Grand lecteur et auteur, cet intellectuel semble vivre hors du monde, bien peu évoqué dans son journal. La guerre le rattrapera néanmoins et s’immiscera dans ses écrits, entre ses états d’âme amoureux et sa recherche d’idéal féminin.
D’autres évènements dignes d’être notés sont d’ordre intérieur. Ce journal est aussi un lieu où mes rêveries peuvent s’épancher librement. Les évènements extérieurs ont pour moi peu d’importance, comme le monde extérieur en général. Ils n’ont d’intérêt que s’ils éveillent un vécu intérieur, profond, qui m’incite à réfléchir. [p. 61]

Étant assez pointilleuse sur ces questions de forme, j’ai parfois trouvé l’écriture de ces journaux peu vraisemblable : certains passages étaient trop explicatifs pour ne pas s’adresser implicitement au lecteur, et je ne m’attends généralement pas à lire des dialogues retranscrits intégralement dans des journaux intimes. À moins que l’idée d’une publication n’ait été présente à l’esprit des personnages – ce qui est également possible et abordé comme tel dans le roman –, je ne les imagine pas écrire ces textes tels quels. Néanmoins, ce choix de l’écriture diariste est tout à fait pertinente et sert le roman : elle permet de situer les évènements facilement et d’entrecroiser les voix de trois narrateurs, sur trois époques différentes.

Un témoignage romancé sur l’histoire yougoslave.

Le givre et la cendre - MEO

Le givre et la cendre de Jasna Samic

MEO (Bruxelles), 2015 – 1re publication

* SP reçu de l’éditeur *

3 commentaires:

  1. Je ne sais pas... Tes remarques sur la forme me refroidissent un peu. Je ne pense pas être pointilleuse comme toi mais j'ai l'habitude des journaux de Juliet (mi-spontanés, mi-"travaillés" en ce que l'auteur sait qu'il va les publier mais pas dans le sens où il "sort" du genre), donc la barre est haute même en sachant qu'il s'agit là de fiction.

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    1. Tu es la deuxième à me le dire pour les remarques sur la forme, je ne pensais pas que cela arrêterait tant, mais tu as en effet des références assez élevées, plus que moi (pour moi, c'était une dérive de mon obsession pour le roman épistolaire).

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    2. Disons que j'apprécie qu'un choix formel se fasse oublier, qu'il soutienne le fond au lieu de venir m'agacer par ses défauts (cf ma lecture non fictionnelle de novembre avec un choix épistolaire raté que j'ai dû aborder dans le désordre si tu vois de quel livre je parle - je pense d'ailleurs t'en avoir involontairement dégoûtée ;).

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