L'Ange de l'oubli | Maja Haderlap

À l’occasion de notre thématique slovène, j’ai le plaisir d’accueillir Marilyne parmi les invités du Salon. Afin de garder une trace de L’Ange de l’oubli de Maja Haderlap, roman « pépité » chez Galea, après la mise hors ligne de Lire & Merveilles, elle m’a chargée de relayer sa chronique parue il y a quelques jours.

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C'est un monde magique, enchanteur, de vertes vallées qui serpentent entre les hautes montagnes et les chalets, le bourdonnement des abeilles, les odeurs de bois coupé, le frémissement de l'été... À la frontière entre l'Autriche et la Slovénie, dans les montagnes de Carinthie, une petite fille grandit, cernée par un silence étouffant, au sein d'une nature idyllique.

L'harmonie n'est qu'une façade : la forêt pousse sur les tombes, chaque cour garde le souvenir d'un drame, les fantômes rôdent. La Deuxième Guerre mondiale est terminée depuis longtemps, mais pour la minorité slovène elle est encore omniprésente.
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DU ROMAN QUI DONNE TOUT SON SENS AU MOT LITTÉRATURE. Écrit avec style, sachant mêler le souffle historique au vent des paysages, les paroles aux silences, il nous raconte ce qui a été si peu raconté, l'histoire de la communauté slovène d'Autriche, communauté établie en Carinthie, région frontalière avec la Yougoslavie puis la Slovénie.

Histoire peu racontée par la situation de l'Autriche annexée par le IIIème Reich. Ces Slovènes de Carinthie furent des résistants autrichiens, les « Partisans ». Reconnaître les Partisans, c'est reconnaître la collaboration nazie des Autrichiens. C'est reconnaître aussi le martyr d'une minorité. C'est reconnaître une minorité. Ce roman propose une postface sur l'histoire des Slovènes d'Autriche permettant de compléter et d'approfondir le récit de Maja Haderlap (tout à fait compréhensible avant de lire cette postface).

Ce roman est un roman de mémoire à la fois politique et cathartique. Par ce roman, Maja Haderlap témoigne et se réapproprie son histoire et sa culture.

Ce roman commence donc comme un récit d'enfance, la vie dans cette ferme, une vie rythmée par les saisons et la foi chrétienne, dans ce village où l'on parle slovène, où les enfants apprennent tardivement la langue allemande. Un récit sans chapitre, en scènes, qui décrivent les journées, les membres de la famille, les familles qui passent autour de la grande table, et puis les ombres, les tensions, les silences, peu à peu perçus.
« Une grenade non explosée du passé s'est égarée dans notre ferme. »
La petite vit plus avec sa grand-mère qu'avec ses parents bien qu'ils logent tous au même endroit, c'est la vie rurale. Et cette grand-mère est une femme au tempérament affirmée, une survivante qui accepte de vieillir, qui accueille la mort mais ne veut pas renoncer à la mémoire. Inlassablement elle raconte, à toute heure, à toute occasion, sans tabou, sans épargner les enfants. Les enfants n'ont pas été épargnés non plus pendant la Guerre. Cette grand-mère est revenue de Ravensbrück. Elle parle de celles qui n'en sont pas revenues. Elle parle des interrogatoires-représailles de la Gestapo dans les fermes, massacres civils. Aucune ferme, aucune famille, n'a été épargnée dans cette région. Parce que les hommes avaient pris le maquis, déserteurs de la Wehrmacht. Parce que ces fermes sont slovènes, pas autrichiennes, parce que les Slovènes, ce sont les partisans de Tito, ils sont tous communistes.

Et c'est l'un des nœuds du récit, cette complexité-ce complexe identitaire. Minorité absolue que ces Slovènes de Carinthie. Ils ne furent pas reconnus par les résistants yougoslaves ralliés à Tito, ils étaient autrichiens. Et puis, ces familles étaient des familles paysannes chrétiennes, traditionnelles, pas communistes. Alors, cette mémoire de guerre, elle n'est pas seulement douloureuse par les horreurs subies mais aussi par le silence imposé, le malaise. Au fil de ce récit, on perçoit avec la jeune fille narratrice que parmi les gens de la génération de la grand-mère, il y a ceux qui acceptent de raconter et il y a ceux qui n'osent pas, non pas parce que c'est trop difficile mais parce qu'ils se sentent rejetés par/pour cette Histoire, séquelles de persécutions et Rideau de Fer.

La mère de la narratrice, quant à elle, refuse d'écouter, de se tourner vers le passé, alors que... le père, son mari, est un grand blessé. A peine adolescent les années du conflit, douze ans, « le benjamin des partisans » il a vu les exécutions contre les murs des fermes, il a connu la torture, la fuite, la peur, la faim, la mort. Il traverse des crises d'angoisses, de paranoïa, de folie qu'il noie dans l'alcool. Ce roman, c'est aussi une lettre au père, une lettre d'amour, un portrait au plus vif peint par touches d'une plume fine.

La guerre est un sournois pêcheur d'hommes. Elle a jeté son filet vers les adultes et les retient captifs avec ses débris de mort, son bric-à-brac de mémoire. Une seule petite imprudence, une brève baisse d'attention et elle resserre son filet, elle tient déjà mon père qui avale l'hameçon du souvenir, mon père qui court déjà pour sauver sa vie, il essaie déjà d'échapper à la toute-puissance de la guerre. Elle surgit inopinément dans les phrases dites à la va-vite, tapie dans l'obscurité elle attaque.

Il est bouleversant ce roman, puissant et sensible, dense. Le récit se poursuit sur les années d'études à Vienne jusqu'au début des années 90, voyage en Yougoslavie, jusqu'à cette autre guerre ; se poursuit sur l'âge adulte, sur les parents vieillissants, sur cette prise de conscience d'être envahie par ces fragments de récits de guerre et identitaires, conscience qu'ils sont sien, qu'ils sont constitutifs. Qu'ils sont à reconstituer, à restituer. Alors ce roman, c'est aussi le regard sur ce travail d'écriture et de mémoire aussi fuyant que nécessaire, sur ce temps de l'écriture. Il devient roman des origines.

« Plus tard, pas maintenant, ce que je pense et ressens, ce que j'éprouve et redoute deviendra langue, se retrouvera ou sera rassemblé dans une phrase, je l'espère, un jour, quand l'heure sera venue. »
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« À Vienne, je reprends mes tentatives d'écriture et j'écris en slovène comme si cette langue me permettait de me ramener à ma conscience, comme si le slovène pouvait me reconduire à mes sensations, qui me sont devenues étrangères. Un deuil, qui ne sait pas encore ce qu'il est ni comment il s'appelle, attend d'être nommé, attend que je résolve son énigme. »
Et cet extrait :

« La chambre à coucher de grand-mère est un lieu de mémoire, une alvéole de reine où tout semble plonger dans un liquide laiteux, une couveuse où je suis alimentée des sucs nutritifs grand-maternels. C'est dans cette alvéole germinale que je suis modelée, ainsi que je le comprendrais des années plus tard. »

Ce roman est paru en français en août 2015 parmi les nombreux romans de rentrée littéraire. Il s'agit du premier roman de Maja Haderlap, poète et dramaturge, écrivant en slovène comme en allemand. En Allemagne, il a reçu notamment le grand prix Ingeborg-Bachnmann. Je ne suis pas étonnée qu'en France, il est obtenu cette année le Prix du Premier Roman Étranger.

L'Ange de l'oubli - Métailié

L'Ange de l'oubli de Maja Haderlap, traduit de l'allemand par Bernard Banoun

Métailié (Paris), 2015 - 1re traduction française

1re publication (Autriche) : 2011

1 commentaire:

  1. Le titre est absolument splendide et le billet tout autant. C'est d'ailleurs très émouvant de le lire. Soyons honnêtes, je n'en avais jamais entendu parler, mais je suis très très tentée. Je suis très sensible aux minorités qui ne trouvent d'appartenance nulle part, et on sent que c'est un peu ce qui est décrit dans ce roman. Noté.
    Et merci à toutes les deux, de m'avoir permis de lire et d'enregistrer ce billet.

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