Et même quand le soleil

Lorsque je partais tu m’avais recommandée
d’écrire un poème pour toi.
Comme si tu commandais chez le tailleur
quelque chose dont de nos jours personne n’a besoin.
Comme si tu commandais une broderie chez une dame
enfermée derrière la porte d’un autre temps.
Comme si tu ne faisais pas une commission,
mais me donnais quelque chose en cadeau.

[Pesem o naročilu / Poème d’une commission de Maja Vidmar, trad. de B. Pogačnik]

ET MÊME QUAND LE SOLEIL est un recueil de poésie bilingue, qui réunit cinq poètes slovènes contemporains. Tous sont les auteurs d’une œuvre prolifique : de cinq à plus d’une cinquantaine de recueils chacun, rien qu’en poésie, sans compter des romans, des essais et des traductions. Si le plus connu, dans nos contrées, est certainement Tomaž Šalamun, les autres semblent occuper eux aussi une place importante dans la littérature slovène, que Barbara Pogačnik contribue à faire connaître en français en tant que traductrice.

La plupart des poèmes de Milan Dekleva semblent marqués par une inspiration mystique et une forte présence matérielle également : il s’agit de références au corps, qui viennent en contrepoids du sentiment religieux, aux objets ou à la nature observée dans ses détails. L’angoisse de la vie humaine et mortelle y est très présente.
Une tristesse terrible habite les choses créées.
Le grain, incertain juste avant d’éclater,
la fleur dans l’instant sombre lorsqu’il n’est
plus beauté et pas encore fruit.
L’impossibilité de parler habite l’âme destinée pour l’ici,
mais n’ayant pas ici son origine.

[Extrait de Grešni smeh / Le rire pécheur, trad. de B. Pogačnik et L. M. Baros]

La poésie de Maja Vidmar est ensuite plutôt narrative et l’une des plus accessibles du recueil, selon moi. La folie et la solitude sont deux thèmes récurrents dans les textes choisis, exprimés à la première personne et laissant ainsi le lecteur les interpréter comme tels. Ses vers sont souvent courts, créant un rythme saccadé.

Pèlerines blanches, entassées en une foule flottante,
murmurant entre chien et loup.
En cercles, rassemblées en un mur d’amphithéâtre.
Pèlerines blanches, gonflées par
le vent, qui prennent la couleur
transparente de la pluie. Pèlerines sans visages,
murmurant comme un peuple de sucre.

[Extrait de Četrti dan / Le quatrième jour de Barbara Pogačnik, trad. de G. Métayer]
Les vers de Barbara Pogačnik et d’Uroš Zupan sont en revanche longs, comme leurs poèmes, et revêtent également un caractère narratif. Ils sont très imagés, convoquent la vue et les sens pour susciter les sensations.
Ce matin, tu avais été plus rapide que moi. Tu t’es enfuie
alors que je me débattais encore avec le malaise
qui m’avait collé entre les draps. L’île de Rab, l’air est
imprégné de romarin, mais après l’avoir respiré je suis
complètement dévasté. Je rêve constamment de nous en train
de faire l’amour, et de plus, habillés. Nous nous frottons l’un contre l’autre
comme deux chats, mais l’orgasme ne vient pas. Je me réveille en sueur.

[Extrait de Sutra d’Uroš Zupan, trad. de B. Pogačnik et L. M. Baros]

Enfin, la poésie de Tomaž Šalamun met en scène la figure du poète, de son engagement. Il use d’images et de références qui me sont souvent restées hermétiques.
[…] Le poète pose
les corolles, pose les mains. Mais il n’y a que celui qui
se voile le regard qui survit.
Celui qui a trop vu, les corbeaux
lui arrachent les yeux des coups de bec, et cela
avec justice. Le poète
tue le cerf.

[Extrait de Ladja / Le navire, trad. de B. Pogačnik]

Une anthologie, en guise d'introduction à la poésie slovène contemporaine.

Et même quand le soleil / éoliennes

Et même quand le soleil, anthologie poétique bilingue : Milan Dekleva, Maja Vidmar, Barbara Pogačnik, Uroš Zupan et Tomaž Šalamun, traduits du slovène par Barbara Pogačnik, Guillaume Métayer, Stéphane Bouquet et Linda Maria Baros

Éoliennes (Bastia) et Lud literatura (Ljubljana), 2015

12 commentaires:

  1. Je crois que je vais craquer....

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    1. J'ai justement dit à Marilyne la semaine dernière que j'avais pensé à toi en le lisant et en me disant que ça pourrait te parler davantage qu'à moi ; j'aurais dû lui demander de jouer les factrices (si tu veux, je peux te l'envoyer, si tu n'as pas déjà craqué).

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  2. Pas encore craqué, non ! Mais, tu sais, les recueils de poésie, je ne sais pas les rendre (avec la poésie, je suis très possessive)
    Bises Mina...

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    1. J'avais l'idée d'un cadeau plutôt que d'un prêt (je ne pense pas relire le recueil, et j'ai les noms à disposition si je veux relire ces poètes), donc si jamais, il est pour toi... Bises.

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    2. Tu crois ? Je t'en remercie. Beaucoup. Beaucoup.
      Et autant de bises

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    3. J'en suis certaine. ;) Je t'envoie un MP pour les détails pratiques (et je prends les bises).

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  3. Merci pour le partage, et la découverte qu'il occasionne... Cela dit, ces poèmes ne me touchent pas particulièrement, c'est dommage. :(

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    1. J'ai eu du mal à accrocher à cette poésie aussi (seule celle de Maja Vidmar m'a un peu plus touchée), mais j'ai pensé que ça pourrait en intéresser d'autres. J'espère avoir la main plus heureuse avec ma prochaine découverte poétique et que tu y seras plus sensible aussi.

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    2. Anonyme22/12/15

      Un grand merci de présenter et faire découvrir l'anthologie! Je découvre votre site par hasard, contente que la littérature slovène puisse trouver ainsi des interlocuteurs français. Je vais me permettre d'y ajouter que bien que la poésie dans cette anthologie ne soit pas thématisée, ce qui faciliterait la description d'un fil conducteur (qui est, vous avez raison, sans doute le plus perceptible chez Maja Vidmar, puisque le choix est fait pour sa poésie sur un seul de ses livres, alors que d'autres poètes sont présentés à travers plusieurs recueils), je comprends qu'on ne peut pas saisir le message entier d'un poème par des extraits. Bien que des extraits puissent parfois être parlants en soi, je suis plutôt d'avis qu'un poème, comme forme minimaliste, ne peut parler sans y prendre en compte son début et sa fin. Dans le cas de Šalamun, et du poème que vous citez, c'est même plus que ça, on ne peut comprendre un poème si on ne le situe pas dans le contexte du livre entier: celui que vous citez est extrait d'un recueil qui parle d'une période de sa vie qui décrit son divorce et le remariage, et où il refuse les contraintes bourgeoises au profit de la mission du poète. On y trouve son sentiment de culpabilité, sa joie de jouer, sa soif de la liberté et une série des réflexions sur sa famille et son temps. En ce qui concerne l'extrait du poème de Zupan, on ne voit ici que son début, mais il s'agit d'un poème sur l'amour dans les temps du système communiste où l'espace intime s'oppose à la vie extérieure. En revanche, il est certain que la poésie en général revêt un certain caractère hermétique, mais une forme minimaliste ne pourrait survivre, selon moi, sans cette énigme qui invite les lecteurs d'y revenir sous des angles différents pour y lire des fragments de leur propre expérience.

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    3. Merci pour ce long commentaire et ces explications. Les poèmes étant assez longs, il m'était difficile de les citer tous dans leur intégralité ; j'ai donc préféré en donner un extrait pour chaque poète afin de donner une idée de son style, plutôt que du sens du texte.
      Je n'avais pas remarqué que les textes de Maja Vidmar n'étaient extraits que d'un seul recueil (y a-t-il une raison particulière à ce choix ? J'ai lu dans sa bio-bibliographie qu'elle en avait écrit plusieurs aussi), mais cela explique en effet leur style plus "uni" et que j'aie été davantage sensible à tous.
      Je vous rejoins quant à l'hermétisme nécessaire de la poésie, mais il me semble que chaque lecteur est plus ou moins sensible à certaines "clés" et esthétiques pour y percevoir son expérience.

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  4. Tu sais que déjà je ne lis presque pas de poésie, mais alors de la poésie slovène, je me demande s'il n'y a pas que chez toi que je trouve des billets aussi "exotiques". Du coup je m'aperçois au final, que je connais très mal la littérature est-européenne.
    Je m'interroge toujours sur la traduction de la poésie, dans la mesure où un poème tient beaucoup à son rythme, à son nombre de pieds et à ses rimes, je me demande comment une traduction peut-elle être fidèle à la version originale.

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    1. Je crois que je suis la seule à arriver à la librairie de ma ville avec des demandes aussi "exotiques" (et puisque je connais les libraires, j'en souris avec elles ; la poésie slovène avait fait son petit effet, d'ailleurs, surtout que je n'avais pas de titre en tête, mes recherches avaient été peu fructueuses).
      Je connais peu la littérature est-européenne moi aussi, mais essaie de la découvrir davantage depuis l'an dernier, avec des thématiques et des recherches bibliographiques. La littérature hongroise en particulier était un vieux projet, elle m'a semblé plus facilement accessible en français que la slovène.
      Pour la poésie et la traduction, tu as raison, bien sûr... Je m'étais pas mal interrogée à ce sujet il y a quelques années, sans y trouver vraiment de réponse. Depuis, j'évite la poésie en langue étrangère, à quelques exceptions près, comme cette fois.

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