Bons mots et phrases assassines

BONS MOTS ET PHRASES ASSASSINES dans l’« Esprit du XVIIIe », il ne fallait guère que ces mots-là pour me donner envie de découvrir cette piquante anthologie, après m’être régalée d’amour et de libertinage. Peu sensible à l’humour, je fais souvent figure de rabat-joie, il suffit pourtant de quelques phrases bien tournées d’un roman du XVIIIe siècle ou d’anecdotes de Chamfort pour me faire sourire. J’aime cet esprit, les railleries, l’ironie et le persiflage ; quoi de plus délicieux que les bons mots ainsi définis par Honoré Lacombe de Prézel ?
Nous n’accordons ce nom qu’à une répartie vive, gaie, animée par une pensée qui frappe, qui réveille, qui surprend. C’est une espère d’impromptu que l’occasion seule fait naître, et que la malignité, le plus souvent assaisonne : c’est un beau trait qui vole et qui perce en même temps. [p. 3]
Fidèles à cette définition, les anthologistes ont pris soin de conserver les mises en contexte des bons mots et autres réparties, qui conservent ainsi tout leur piquant : par exemple, comment goûter le quolibet du marquis de Bièvre à sa maîtresse sans savoir que celle-ci chassait la corneille et s’est trouvée gênée par des broussailles : « Vous comptiez prendre Corneille, dit l’ingénieux amant, mais vous avez pris Racine. » [p. 193] ? Les piques succèdent aux ingénuités (mais sont-elles si innocentes qu’il n’y paraît ?) et aux pensées spirituelles, dans une belle harmonie, sans lasser ; qu’on les enchaîne ou les lise de temps à autre, ces anecdotes amusent et font mouche. Fontenelle apparaît par exemple très spirituel et inspiré en société ou face à la mort, tandis que certaines femmes ne manquent pas d’aplomb, quelle que soit la situation :
L’Amour est dépeint, par les poètes, avec un bandeau sur les yeux, pour marquer l’aveuglement dans lequel il nous plonge ; la force de cette passion ne se mesure même que par le degré de cet aveuglement. C’est ce qu’avait très bien senti cette femme qui, surprise par son amant entre les bras de son rival, osa nier le fait dont il était témoin. « Quoi ! lui dit-il, vous poussez à ce point l’impudence ?... – Ah ! perfide, s’écria-t-elle, je le vois, tu ne m’aimes plus ; tu crois plus ce que tu vois que ce que je dis. » [Honoré Lacombe de Prézel, p. 124]
Cette fois encore, la collection tient aussi ses promesses d’un point de vue esthétique : le livre est agréable au toucher et très beau. Outre les tranches dorées, les reproductions de fleurons ou de gravures imitent joliment les ouvrages de l’époque.

Un plaisir piquant à feuilleter.

Esprit XVIIIe / Esprit 18e

Bons mots et phrases assassines. Volume contenant un mélange agréable de bons mots piquants, de traits singuliers, de réparties ingénieuses et de saillies cruelles, échappés dans les conversations du temps, anthologie éditée par Maguy Ly, Nicole et Yann Caudal

Éditions du Chêne (Paris), collection Esprit XVIIIe, 2009

12 commentaires:

  1. Je suis sensible au style... Mais me demande toujours si ces bons mots n'ont pas été arrangés après, parce qu'avoir cet esprit là sur le coup, c'est fort!Ou alors certains ont un grand sens de la répartie.
    Mais je souris aussi!

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    1. Plusieurs sont tirés de mémoires, on peut donc imaginer que certains mémorialistes ont arrangé la réalité, c'est vrai... Mais le principal est d'en sourire, non ? (En croyant ce qui est dit plutôt ce que nous voyons, en lecteurs complaisants)

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  2. Ah comment veux-tu que La grande vadrouille fasse le poids face à ces traits d'esprit ! ;-)

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    1. On va dire que La grande vadrouille relève d'un autre esprit ? ;)

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  3. Au XVIIIème, on casse certes, mais on casse avec classe et élégance !

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    1. Exactement ! Et c'est d'autant plus savoureux.

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  4. Je connaissais la phrase sur Corneille et Racine, mais j'ignorais totalement le contexte dans lequel elle avait été prononcée (si je puis me permettre néanmoins, c'est le grand siècle et non pas celui des lumières, le marquis de Bièvre était-il un contemporain des dramaturges ?). en tous les cas, J'aime. Je ne sais pas comment tu fais pour dénicher de telles étrangetés (et c'est un compliment évidemment).

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    1. Le marquis de Bièvre n'est pas du tout contemporain des dramaturges, il est né à la moitié du 18e. Je pense qu'il faisait référence à eux en tant qu'auteurs, pour le jeu de mots.
      Pour cette étrangeté-ci (et merci pour le compliment ;)), c'est un souvenir parisien : le rayon 18e de Gibert est une mine d'or à mes yeux. J'avais déjà repéré la collection en librairie, il y a quelques années, ce sont de beaux livres, qui attirent l'oeil.

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  5. Merci pour vos compliments qui me touchent. La collection a eu près d'une dizaine de titres (sur les repas, sur la médecine, sur le diable, etc.) qui sont pratiquement épuisés. Mais en septembre Bons mots est réimprimé ainsi que Savoir-vivre et bonnes manières (qui est très drôle aussi). Si certains sont intéressés, en tant qu'auteur je dispose de petits stocks, il suffit de me contacter : nicole.masson@prose.pro

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    1. J'ignorais que la collection comptait autant de titres, le site de l'éditeur n'en mentionne que trois. Je me réjouis de la réimpression de Savoir-vivre et bonnes manières, c'est celui avec lequel je souhaitais poursuivre ma collection ; un autre domaine qui m'intéresse beaucoup pour cette époque.
      Merci pour votre commentaire et votre adresse mail, je vous contacterai peut-être pour acquérir d'autres volumes de la collection.

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  6. Anonyme28/11/17

    Merci pour ces mots délicieux. En Belgique nous avons aussi de l'humour. Moins qu'en France, je vous l'accorde, mais nous savons apprécier !
    Sans accent belge je précise.

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    1. Mais je n'en doute pas, étant belge moi aussi et appréciant particulièrement ces bons mots d'époque. ;) (Moins d'humour qu'en France, vraiment ?)

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