Le censeur | Clélia Anfray

HISTORIENNE DE LA LITTÉRATURE DU XIXE SIÈCLE, Clélia Anfray déploie sa période de prédilection dans son roman et met en scène l’énième guerre des anciens et des modernes qui a secoué le début du siècle : celle qui a finalement vu l’émergence des modernes romantiques. Le personnage historique qu’elle adapte librement en tant que personnage principal, Charles Brifaut, tient quant à lui au clan des tenants de l’Ancien Régime et d’une esthétique classique, inspirée de Corneille et Racine dans le domaine théâtral. « Nouveau Voiture », il est à vrai dire meilleur courtisan que dramaturge et très soucieux de sa réputation. Ce motif semble guider chacune de ses actions et apparaît dès la première scène du roman lorsque, mortifié par un refus, il rédige une lettre pour tenter de retrouver les faveurs du ministre.

À travers ce personnage et son rôle de censeur des théâtres à la Commission d’examen, Clélia Anfray dépeint le règne de Charles X sous le prisme des milieux littéraires et de la censure qu’il a exercée sur ceux-ci. Le lecteur parcourt avec lui les réceptions mondaines, le salon de Mme de Grollieu, une salonnière fictive chez qui se retrouvent des écrivains du clan des « anciens », les séances de l’Académie française, les coulisses administratives des théâtres, ainsi que les bureaux de la Commission d’examen. En filigrane, se dessine le combat des romantiques pour s’imposer, jusqu’au triomphe d’Hernani d’Hugo en 1830. Tous ces épisodes sont donc racontés d’un point de vue original, différent de celui habituellement choisi, plutôt partisan, et avec un certain didactisme : un personnage ou l’autre intervient toujours pour expliciter une référence littéraire ou culturelle moins connue, dans la narration même ou au fil des dialogues.

Clélia Anfray ne se limite cependant pas à la peinture de cette époque et offre un vrai destin romanesque à Charles Brifaut. Inspirée par les romans russes fantastiques, notamment Le nez de Gogol, elle emprunte à cette nouvelle le nom de Kosaliov pour créer un mystérieux personnage qui tourmente le censeur. Tout en étant passée par diverses hypothèses au cours du roman, je ne suis toujours pas fixée sur l’une d’elles à l’issue de ma lecture : Kosaliov est-il le diable, une hallucination de Charles Brifaut ou un personnage bien réel sur lequel il projette ses fantasmes ? Le censeur est-il réellement victime de son collaborateur trop zélé ou est-il devenu fou ? Clélia Anfray maintient habilement le mystère et s’inscrit dans la lignée des auteurs fantastiques du XIXe siècle avec une belle maîtrise littéraire.

Un roman historico-fantastique bien mené.

Le censeur - Gallimard


Le censeur de Clélia Anfray

Gallimard (Paris), 2015 – 1re publication

9 commentaires:

  1. Ca m'emballe bien ! (hormis le didactisme) Je vais voir si la biblio l'a en stock, sinon je me le noterai.

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    1. "Didactisme" était un peut-être un peu fort, mais j'ai ressenti une réelle volonté d'accompagner le lecteur, de lui expliquer le contexte, que j'ai interprétée comme telle. Sachant que la plupart de ces explications ne m'étaient pas essentielles, ça explique en partie mon ressenti peut-être. Je suis curieuse de ton avis !

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    2. Il est bien à la biblio donc il fera partie d'un prochain butin (on ne dira pas ce qui arrive à mes emprunts par contre...).
      Je préfère dans ce cas les notes de bas de page que le lecteur est libre de consulter. Enfin, je reste intéressée.

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  2. A lire ton billet, il me semble que la touche fantastique est ce qui donne le petit plus à ce roman dont la trame historique de base me semble peu originale a priori. Je suis finalement intriguée par ce fameux personnage qui tourmente le censeur !

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    1. C'est vrai que la trame historique n'est pas originale en soi, mais le point de vue du censeur me semblait moins courant. Tu devrais être contente, la trame historique est un arrière-plan pour l'intrigue entre Brifaut et Kosaliov, c'est ce qui occupe le devant de la scène et me laisse sur une énigme. Je serais curieuse de lire d'autres interprétations sur ce personnage, la façon dont il est perçu, d'ailleurs.

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  3. Hier j'étais à la librairie, et franchement, j'ai failli le prendre (j'ai longuement hésité avec Titus et finalement j'ai pris un Bello en poche ), je n'avais rien lu dessus et du coup j'hésitais. A lire ton billet, je regrette, car il a l'air à la fois érudit, original et palpitant (après moi parfois ça ne passe pas avec le fantastique, mais de ce que tu en dis, je pense qu'il me plairait). Et ce titre!!! Je le trouve formidable de sobriété (la bataille d'Hernani je crois que c'est l'un des premiers trucs que j'ai appris en histoire littéraire à la fac)

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    1. Je ne dirais pas que c'est le meilleur de la production Gallimard, mais il se laisse lire agréablement. Je ne suis pas très amateur de fantastique, et c'est très bien passé : c'est vraiment dans le genre du 19e, une étrangeté, un inexpliqué qui vient instiller le doute chez le narrateur et le lecteur. J'aime beaucoup le titre aussi, il a immédiatement retenu mon attention (et il y a un autre roman du même titre chez Gallimard, je me laisserais bien tenter à nouveau).

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  4. Je manque certainement de références littéraires pour m'atteler à ce roman et l'apprécier vraiment mais ton billet me fait penser que je veux lire L'histoire du romantisme de Gautier depuis longtemps...

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    1. Je ne pense pas que des références littéraires soient vraiment nécessaires pour ce roman, ce sont de grands noms qui sont cités, d'autres sont fictifs ou resitués dans le contexte. C'est avant tout un roman fantastique, qui prend appui sur ce cadre historique assez connu.

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