Amours et priapées | Henri Cantel

Dans ce lit, aux molles clartés
Tombant d’une lampe d’albâtre,
Voyez s’entrelacer, s’ébattre
Deux serpents, deux jeunes beautés.

Des serpents ! non, ce sont des cygnes
Par la grâce et par la fraîcheur ;
L’aile frémit en sa blancheur,
Brisant les ombres et les lignes.

Pourquoi ces soupirs, ces sanglots,
Couple ardent, dont le sein palpite ?
La fureur de Sapho t’agite :

Ensemble vous videz à flots
Vos coupes de chair, loin de l’homme,
Ô précieuses de Sodome !

[Columbatum, p. 51]
AU FIL DE MES RECUEILS DE POÉSIE ÉROTIQUE, j’ai déjà croisé quelques fois le nom d’Henri Cantel, poète oublié du 19e siècle, « petit romantique traditionnel en retard » selon Robert Sabatier. J’avais été séduite par sa représentation des amours homosexuelles, féminines ou masculines, par ses métaphores et par la sensualité dégagée par ses vers. La réédition de son recueil le plus connu en son temps, Amours et priapées, chez La part commune ne pouvait donc que me réjouir et me permettre de retrouver ce poète avec d’autres sonnets.

Ainsi que le titre peut le laisser deviner, l’inspiration antique est très présente dans le recueil : Priape y apparaît, bien sûr, ainsi qu’Éros, Vénus, Circé, ou un séduisant marbre d’Hermaphrodite. La séduction se joue aussi bien dans le passé mythologique, entre nymphes et bergers, que dans un contexte plus moderne, entre le poète et de séduisantes statues antiques, auxquelles il aimerait rendre la vie, tel Pygmalion. Qu’il s’agisse de vierges ou d’éphèbes, le corps féminin comme masculin est célébré et source de désirs.

Le désir m’apparaît comme le trait commun entre chacun des sonnets, aux ambiances diverses. Outre l’Antiquité, l’Orient inspire également Henri Cantel dans deux ou trois poèmes, et les cadres champêtres ne sont guère absents, à moins que ne soit préférée la pénombre d’une chambre. Solitaires, heureuses ou malheureuses, les amours prennent diverses formes et expressions : si les allusions sont parfaitement transparentes dans certains poèmes, elles se font plus subtiles dans d’autres, très imagées parfois, souvent dans un registre floral ; d’impérieux, le désir se fait plus insidieux et doux lorsqu’il est naissant. Les représentations de jeunes filles découvrant le plaisir ou les prémices de l’amour m’ont ainsi paru délicates et touchantes.

Une enfant de quinze ans, une rose entr’ouverte,
À l’ombre d’un buisson en fleurs, lisait, un jour,
Un conte du vieux temps, une histoire d’amour,
Et sa jambe lascive irritait l’herbe verte.

De sa poitrine ronde un soupir s’envola ;
Elle serra les dents, et sa bouche de fraise
Sous des baisers ardents sembla se pâmer d’aise ;
Son œil, clos à demi, soudain étincela.

Sur son cœur frémissant, comme un être qu’on aime,
Vaincue, elle pressa le cher et doux poëme,
Que son désir avait lu d’une seule main.

On eût vu sur ses pieds tomber sa jupe blanche,
Lorsque son cri charma les oiseaux sur leur branche :
- « Conteur, je relirai ton beau conte demain ! »

[La lecture, p. 15]

Amours et priapées - Cantel

Amours et priapées d’Henri Cantel

La part commune (Rennes), 2015

1re publication : 1860

2 commentaires:

  1. Beau billet, je me procurerais bien ce recueil ! Il y a aussi dans le premier poème que tu partages une belle référence à Sapho, grande poétesse du désir...

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    1. Ah oui, bien sûr, Sappho revient dans plusieurs poèmes. J'ai aussi lu les fragments de ses poèmes chez Mille et une nuits récemment.

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