Amours | Léonor de Récondo

LÉONOR DE RÉCONDO varie indéniablement ses inspirations d’un roman à l’autre : après la Thrace d’Hérope, l’Espagne franquiste et l’Italie de Michelangelo, c’est dans la France du début du XXe siècle qu’elle entraîne son lecteur, au sein d’une famille bourgeoise de province. Le couple de maîtres sans enfant vit avec trois domestiques, dont deux ont vu naître le maître de maison. La troisième est Céleste, violée par ce dernier dès la scène d’ouverture. Ces liens entremêlés et cette vie commune font de ce petit groupe un véritable microcosme, propice aux secrets de famille, comme un enfant cédé à un couple stérile, et aux rapprochements charnels.
Céleste, plongée dans une multitude d’émotions inconnues jusque-là, réalise qu’elle a un corps. Cette découverte est purement sensorielle. Aucune idée, aucun concept de cela. Juste une certitude : ce corps est là, il embrasse la vie, la donne, l’insuffle. Il est d’une puissance vertigineuse. Ce corps, toujours nié, uniquement utilisé pour les corvées de la vie courante – souvent celle des autres –, prend une dimension nouvelle. [p. 129]
Dans cette bonne société bourgeoise, où le corps est nié, la sexualité tue, et la femme au mieux reléguée à un rôle de mère, il faudra un nouveau corps, celui d’un enfant, pour que Céleste et Victoire, la servante et sa maîtresse, découvrent le leur. Cela passera par sa contemplation et par les sensations qu’il peut (faire) éprouver, ainsi que par sa libération, notamment du corset qui entravait la respiration. Léonor de Récondo écrit avec justesse cette sensualité découverte, à la fois sans la dissimuler et sans la dire crûment, avec l’élégance coutumière de son écriture. Elle exploite également le parallèle de la libération du corps et de l’esprit, sans tomber dans l’écueil de l’anachronisme. Les changements apparaissent progressivement, par de petits détails, et restent dans les limites imposées par la société et la religion.

D’un point de vue stylistique, si Pietra Viva s’inscrivait dans une esthétique classique, tout en équilibre et en justesse, ces Amours sont construites avec davantage de relief et des émotions plus contrastées, qui rendent compte des conflits latents créés par une libération au sein d’une société-carcan. Sans qu’il ne s’agisse d’un crescendo, les intensités varient au cours du récit et retiennent plus ou moins l’attention du lecteur ; j’ai personnellement attendu la moitié du roman pour y être davantage sensible. La fin illustre particulièrement ce mouvement, entre fébrilité et apaisement de Céleste. D’abord peu satisfaite par cette issue de l’histoire, il me faut bien admettre que je n’en vois pas d’autre à cette situation si tendue et que Léonor de Récondo a une nouvelle fois parfaitement mené son récit.

Un roman sensuel et contrasté.

Amours de Récondo

Amours de Léonor de Récondo

Sabine Wespieser (Paris), 2015

* LC avec Lili *

19 commentaires:

  1. Ouh mais on ne sent aucune forme de déception dans ton article. Tu es, toi aussi, tout en retenue et en sensualité pour servir élégamment l'écriture de Léonor de Récondo ! Comme tu le dis si bien, nos deux chroniques sont un bon complément l'une de l'autre :)

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    1. Après un temps de réflexion, je dois bien admettre que je ne vois pas d'autre issue au roman, et "déception" était un terme un peu trop fort, d'où l'adoucissement de l'article. Par comparaison avec Pietra Viva, ma préférence est très nette, j'aurais juste voulu aimer autant ces Amours. Pas de réelle déception donc, plutôt un livre seulement apprécié plutôt qu'adoré, sans vrai reproche à y apporter : une sensibilité moindre de ma part à cette atmosphère bourgeoise en début de roman.

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  2. Mais il est très positif, ton billet, finalement, même si ce ne sera pas ton roman préféré de Léonor De Récondo. Et j'apprécie que tu n'en dises pas trop, les effets sont bien dosés ;-)

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    1. Avec le recul, je dois bien admettre que le roman est bon, même si je suis plus sensible à l'atmosphère classique que romantique apparemment. ;) Tant mieux si j'ai bien dosé les effets, il est difficile d'en parler sans trop en dire et gâcher la lecture en retour.

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  3. Je n'ai pas encore lu cette auteure mais tu me donnes envie de la lire !

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    1. Je te la recommande vivement ! Je n'ai lu que deux de ses romans, mais ne doute pas de la qualité des précédents.

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  4. Ce roman est un coup de coeur pour moi. Je vais de ce pas ajouter un lien vers ton billet dans mon billet à venir.

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    1. J'attends donc de lire ton billet si enthousiaste (et merci pour le lien).

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  5. Je te ferais la même remarque que d'autres : pas si négatif que ça le billet ;) Et tant mieux si c'est juste une "déception par rapport aux attentes" qu'une "déception tout court".
    Toujours pas motivée cela dit.

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    1. Je n'espérais pas un instant te convaincre. ;) Et même réponse qu'à d'autres quant au "pas si négatif".

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  6. J'ai adoré son Pietra Viva <3 J'attends impatiemment la parution en poche de celui-ci. Ton billet reste assez positif !

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    1. Sur le coup de ma lecture, je restais sur ma déception après Pietra Viva (bien trop aimé pour ne pas rendre la lecture suivante risquée), puis en y réfléchissant, je n'avais pas tant d'arguments négatifs à y opposer et ne vois par exemple pas quelle autre fin aurait pu clôturer l'histoire, même si elle ne m'a pas plu sur le moment.

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  7. Bonjour Mina :)

    Je n'ai pas encore lu cet auteur mais ton billet me donne envie de lire Pietra Viva avant . Je te redonnerai mon avis sur celui-ci prochainement, j'ai longtemps hésité à le lire....

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    1. Bonjour Aoulia. Tant mieux si je t'ai donné envie de lire cette auteure, elle a une très belle écriture, qui mérite d'être lue. J'attends ton retour sur Pietra Viva.

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    2. Avec grand plaisir !

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  8. Un auteur peut-il toujours offrir un coup de coeur, si tant est qu'il change un peu d'univers? Le principal est de rester charmé par ses mots et d'un titre à l'autre, avoir ses préférences. Je vois que tu l'as quand même aimé, mais moins que Pietra viva. Mais l'essentiel est que tu aies passé un bon moment :)

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    1. La question est juste et remet en cause mes attentes ; malgré tout, je pense que c'est possible : avec des degrés dans le coup de cœur, des préférences, mais un charme persistant. Ici, j'ai attendu quand même de nombreuses pages avant d'être à nouveau sensible au style. C'était un bon moment, mais dont j'ai pleinement profité plus tard.

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  9. Je ne crois pas avoir lu un seul billet mitigé sur ce livre. La grande froideur de Pietra Viva m'avait un peu éloignée de cette romancière, du coup j'hésite vraiment, malgré cette unanimité (mine de rien , je m'aperçois que personne n'en a fait une pépite), je crains l'objet beau mais qui ne m'émeut pas. J'y viendrai forcément à un moment. Il est beau ton billet.

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    1. Je crois que Jérôme était un peu mitigé, non ? J'ai vu d'autres billets moins dithyrambiques, mais sans retenir les noms. J'ai été étonnée que personne ne le pépite avec tous les éloges qui ont plu.
      J'ai justement pensé à toi en le comparant à Pietra Viva, je me demandais s'il ne te semblerait pas moins froid (c'est le cas de Phili, par exemple), grâce aux émotions plus contrastées. J'attendrai donc que tu y viennes pour savoir si j'avais raison. Après Pietra Viva en poche, celui-ci y paraîtra sûrement aussi, les ventes ont dû être bonnes.

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