L'excursion des jeunes filles qui ne sont plus | Anna Seghers

Tout comme maintenant, elle était beaucoup trop écervelée pour soupçonner que le destin des jeunes hommes et des jeunes filles constituent tous ensemble le destin du pays, le destin de la nation, et que pour cette raison, tôt ou tard, le chagrin ou le bonheur de sa camarade de classe laisseraient tomber sur elle-même l’un sa nuit ou l’autre sa lumière. [p. 33]
SOUS LA COUVERTURE qui pourrait paraître mièvre, L’excursion des jeunes filles qui ne sont plus est une nouvelle élégiaque, émouvante sans excès, avec retenue. Au détour d’une promenade au Mexique où elle s’est exilée, la narratrice – dont le lecteur devine sans peine qu’elle est Anna Seghers elle-même, grâce à la biographie en début d’ouvrage – semble prise d’une crise d’hallucination, sous l’effet de la fatigue et de la chaleur. Elle se remémore un épisode de sa jeunesse, une excursion en bateau sur le Rhin avec sa classe de jeunes filles, avant qu’elles ne soient rejointes par celle des garçons et ne passent un moment avec eux.

Tout l’art de la narration de cet épisode consiste en une juxtaposition du passé et de l’avenir. Le tableau pastoral de la jeunesse est ainsi obscurci par la connaissance de la mort de chacun des protagonistes, souvent de façon tragique durant l’une des deux guerres mondiales : mort au front pour les uns, dans les camps de concentration ou sous les bombardements des villes allemandes pour d’autres. Dans le contexte de la montée au pouvoir d’Hitler, les amitiés de l’excursion ne survivront pas et se mueront parfois en de cruels reniements. Ces derniers paraissent d’autant plus poignants qu’ils sont cités juste après une charmante scène de complicité. Ce subtil équilibre du pastoral et du tragique donne au récit un parfum de « et si ? » nostalgique, tout en gardant le regard tourné vers l’avenir : celui-ci dépendait de chacun de ces jeunes gens et dépend encore de chaque individu composant la « nation » ; à chacun d’en prendre ses responsabilités.
Jamais personne ne nous remit en mémoire, alors qu’il en était encore temps, ce voyage commun. On nous fit faire bien des rédactions encore sur notre pays, et l’histoire du pays, et l’amour du pays, mais jamais on ne nous fit remarquer que cet essaim de jeunes filles tendrement appuyées les unes contre les autres, remontant le fleuve dans la lumière oblique du soir, était partie intégrante et essentielle du pays. [p. 45]

L'excursion des jeunes filles qui ne sont plus
L’excursion des jeunes filles qui ne sont plus d’Anna Seghers, traduit de l’allemand par Joël Lefebvre et postfacé par Jean Tailleur

Ombres (Toulouse), coll. Petite bibliothèque, 1993

Rédaction : 1943
1re publication (Allemagne) : 1948
1re traduction française (Scandéditions) : 1992

4 commentaires:

  1. Quelle nostalgie doit se dégager de ce récit...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, beaucoup de nostalgie, renforcée par l'exil de la narratrice/l'auteur.

      Supprimer
  2. Superbe, j'adore l'idée de cette histoire de responsabilité individuelle dans un destin collectif , pourtant rien ne me tente ni le titre, ni la première de couv, mais tu m'as convaincue quand même.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne suis pas peu fière de t'avoir convaincue. ;) C'est vrai que le titre et la couverture ne sont pas des plus attirantes, leur esthétique est très marquée et loin de parler à tous (je devais dans un bref moment sentimental, parce que le tableau m'aurait fait fuir en temps normal).

      Supprimer

NOTE : tous les commentaires sont les bienvenus et modérés avant publication. Il est plus sympathique de savoir à qui l'on écrit, plutôt qu'à un "anonyme" ; je vous invite donc à utiliser la fonction "Nom/URL" pour indiquer votre nom ou pseudonyme si vous n'avez pas de compte pour vous identifier (la case de l'URL est facultative).