En marge de Casanova | Miklós Szentkuthy

EN MARGE DE CASANOVA est le premier tome du Bréviaire de Saint-Orphée de Miklós Szentkuthy, un ambitieux projet littéraire en dix tomes, que les éditions Vies parallèles ont entrepris de rééditer, à la suite des éditions Phébus. Bien que peu adepte des séries de livres, je me suis donc embarquée pour dix ans, au rythme d’une publication par an, d’abord attirée par le choix de Casanova et finalement séduite par le style de Miklós Szentkuthy.

Oui, voici le Casanova livresque – que j’adapte, quitte à lui faire violence, à mon image d’Orphée –, ce prolétaire, ce violoneux de bas étage qui – non toutefois par snobisme de parvenu, mais parce qu’il a intégré toute la culture du XVIIIe siècle – recherche pêle-mêle la noblesse, l’élégance, l’enchantement rédempteur des formalismes maniérés, le nirvanâ – Watteau de l’ascèse ! Voilà le coureur cynique, le tricheur convaincu occupé à scruter la douleur, le poids de l’âme, l’immatérialité infinie du poème, le sentimentalisme mortel échu aux vierges ! Le pécheur futile, le gigolo, le libre-penseur en quête de vertu, non point par perversion, mais sous l’emprise d’un amour frais, naïf et stylé ! [Extrait de la note 109, p. 188]
Ainsi que l’annonce le titre, l’ouvrage est une série de notes de (re)lecture des Mémoires de Casanova : les commentaires concernent aussi bien l’homme que son époque, ou encore l’amour, les jardins, la métaphysique, la beauté et l’art. Il y a quelque chose de baroque dans le style de Miklós Szentkuthy, sa façon de mêler ainsi les sujets, ainsi que les genres – le subjectif et l'objectif, le personnel et l'"autre" –, de digresser, de se montrer emphatique, et de parcourir l’œuvre en tous sens ; une forme d’adéquation entre ce qu’il décrit du XVIIIe siècle et sa façon de le dire. Comme son modèle, il se montre d’un enthousiasme communicatif, ainsi que d’une grande franchise. Sans langue de bois, il n’hésite pas à critiquer certains faits, l’évolution de sa propre époque ou lui-même parfois. Sa grande érudition lui permet d’établir des ponts entre les disciplines et les époques, en menant des réflexions très approfondies.

Pour être honnête, il me faut bien avouer que je n’ai certainement pas tout compris des démonstrations de Miklós Szentkuthy. Son érudition et l’attention soutenue qu’exige à chaque ligne son ouvrage m’ont parfois fait défaut, et je me suis perdue en chemin. Cela ne m’a néanmoins pas empêchée d’apprécier cette lecture passionnante, et en particulier la façon dont l’auteur parle du XVIIIe siècle : avec passion et admiration, mais sans aveuglement ; une lucidité exacerbée et souvent joyeuse.
Peu importe de savoir s’il a réellement prononcé ces phrases ailleurs que dans son roman intime : un tel style surgissant du chaos naturel de l’égoïsme signe le triomphe de l’éthique, et non celui de l’art ! [Extrait la note 101, p. 182]

Un ouvrage passionnant et génial !

Le brèviaire de Saint-Orphée 1

En marge de Casanova (Le bréviaire de Saint-Orphée – tome 1) de Miklós Szentkuthy, traduit du hongrois par Georges Kassaï et Zéno Bianu

Vies parallèles (Bruxelles), 2015

1re publication (Hongrie) : 1973
1re traduction française (Phébus) : 1991

2 commentaires:

  1. J'aime beaucoup l'extrait que tu cites, dans lequel on sent toute l'érudition et une sorte de vivacité, de bouillonnement créatif ! Quelque chose de pugnace, aussi.
    Mais de quoi, au juste, parle les 9 autres tomes de la série ? Chaque ouvrage est-il centré sur la réflexion autour d'un grand auteur de la littérature ?

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    1. L'ensemble devrait te plaire, si tu as apprécié l'extrait, il est très représentatif du texte d'un point de vue stylistique.
      Pour les autres tomes de la série, je ne le sais pas exactement, je dirais qu'ils évoquent une époque plutôt qu'un seul auteur, d'après les titres (même sur le site de Phébus, il n'y a plus de présentation pour les quatre tomes parus). Je me lance un peu à l'aveugle dans cette aventure, l'auteur m'a convaincue, de même que la maison d'édition avec la qualité de ses ouvrages.

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