Vénus dans le cloître | Abbé du Prat

Faut-il qu’une fille aussi accomplie que toi soit retirée comme tu l’es ? Non, non, mon enfant, je veux te faire part de mes plus secrètes habitudes, et te donner une idée parfaite de la conduite d’une sage religieuse. Je ne parle pas de cette sagesse austère et scrupuleuse qui ne se nourrit que de jeûnes, et ne se couvre que de haires et de cilices ; il en est une autre moins farouche, que toutes les personnes éclairées font profession de suivre, et qui n’a pas peu de rapport avec ton naturel amoureux. [p. 15]
UNE TELLE INTERPELLATION place d’emblée La Vénus dans le cloître parmi la série d’ouvrages d’éducation érotique et philosophique, chers à l’ère classique ; il y a eu auparavant L’Académie des dames et L’école des filles, il y aura au siècle suivant Thérèse philosophe, L’éducation de Laure, La philosophie dans le boudoir et bien d’autres. Les protagonistes sont cette fois deux religieuses, Agnès et Angélique : la première est une jeune novice, que la seconde surprendra en chemise, en train de se masturber. Elle la mènera alors sur les chemins de la philosophie et la recommandera à quelques religieux à même de l’initier au plaisir ou de lui procurer d’intéressantes lectures. Leurs dialogues reflètent l’évolution d’Agnès et l’enseignement de sa compagne, entrecoupé du récit de plusieurs anecdotes, tour à tour tragiques, drôles ou à visée exemplaire.

Ces petits épisodes apportent une touche plaisante aux entretiens, comme une récréation entre deux exposés qu’ils viennent illustrer. Contrairement à ce que la tradition pourrait laisser penser, ils n’ont rien de véritablement érotique. Si certains se rapprochent des contes grivois par leur intrigue et si la sexualité est abordée, sa représentation n’est pas l’objectif de l’abbé du Prat. Quelques exclamations tout au plus viennent en rappeler la présence, masquée par de nombreuses métaphores et autres sommaires elliptiques.

La « philosophie » semble davantage importer à l’abbé du Prat et à ses deux religieuses. Elle m’a moi aussi beaucoup intéressée par sa mesure : loin de vouloir renverser l’ordre établi ou les croyances fondamentales, elle s’y intègre et prône une libération intérieure, sous couvert de respect des apparences sociales. L’ordre religieux est également remis en cause, mais sans envisager de le quitter, ni rejeter l’idée de Dieu pour autant. Ses injonctions sont ainsi à distinguer de celles des hommes d’église, comme autant de valeurs fondamentales face à des obligations dogmatiques à ne suivre qu’en apparence.
Il faut que les plaisirs que nous nous proposons soient bornés par les lois, par la nature et par la prudence, et toutes les maximes dont ce livre pourrait t’instruire s’éloignent presque également de ces trois choses. Crois-moi, toutes les extrémités sont dangereuses, et il est un certain milieu que nous ne pouvons quitter sans tomber dans le précipice. Aimons, il n’est pas défendu ; cherchons la volupté tant qu’elle est légitime, mais évitons ce qui ne peut être inspiré que par la débauche [p. 104]

De cette première et timide remise en cause de l’ordre établi – réprimée par le procès de Théophile de Viau, qui poussera les libertins à dissimuler leurs convictions, à l’image de ces deux religieuses – à la déconstruction systématique de tout ordre moral, il n’y a plus que quelques pas, que franchira allègrement le XVIIIe siècle, avec d’autres libertins, romanciers et philosophes.

Un roman d’éducation érotique et philosophique très mesuré.

La religieuse en chemise

Vénus dans le cloître ou la religieuse en chemise de l’abbé du Prat

Actes Sud (Arles), coll. Babel, 1994

1re publication : 1672

7 commentaires:

  1. J'aime beaucoup ce roman libertin, tu le présentes fort bien comme toujours, j'espère que tes lectrices auront envie de le lire

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci beaucoup, Bianca, j'espère aussi avoir donné envie de le lire, même si j'ai peu d'espoir. J'aurais pu me douter que tu l'avais déjà lu par contre. :) As-tu aussi déjà lu L'école des filles ou L'académie des dames ? Je suis assez curieuse de les comparer à cette Vénus dans le cloître.

      Supprimer
  2. Quand j'aurais fini mes études (à mon âge ;-)), je viendrai chez toi me faire une liste de romans libertins à lire.
    Petit passage chez toi, et toujours grand plaisir à lire tes chroniques très bien rédigées. Belle soirée et belle continuation de ton été bruxellois. A bientôt chère salonnière.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour tes passages et tes lectures de mes articles, Elly :) Ta fidélité me fait toujours plaisir, de même que l'idée de cette liste de romans libertins (j'en prépare justement quelques-uns pour la rentrée ; mon été est aussi bien bruxellois que classique cette année). A bientôt.

      Supprimer
  3. Pourquoi pas ? ? En lisant ta chronique, je me suis dit que ce livre devait ressembler (un peu ^^) à Manon Lescaut de l'Abbé Prévost. J'avais adoré ce roman ! ! Donc pourquoi ne pas me lancer dans cette lecture-là ? ? Je note ce roman, en plus j'aime beaucoup la couverture, très XVIIIème et rocaille ! ^^

    https://www.instagram.com/lesbooksdalittle/

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je n'aurais pas vraiment comparé la Vénus dans le cloître à Manon Lescaut, mais si ça peut te donner envie de la lire... ;) C'est moins "aventureux", ça reste au sein d'un cloître, et c'est plus érotique que Manon Lescaut.

      Supprimer
  4. merci! j'ai trouvé ce blog comme par hasard

    RépondreSupprimer

NOTE : tous les commentaires sont les bienvenus et modérés avant publication. Il est plus sympathique de savoir à qui l'on écrit, plutôt qu'à un "anonyme" ; je vous invite donc à utiliser la fonction "Nom/URL" pour indiquer votre nom ou pseudonyme si vous n'avez pas de compte pour vous identifier (la case de l'URL est facultative).