Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ? | Daniella Pinkstein

CE PREMIER ROMAN de Daniella Pinkstein se place d’emblée sous l’égide de grands auteurs des derniers siècles passés : Baudelaire tout d’abord, avec l’extrait du poème Les Aveugles en guise de titre, ainsi que Franz Kafka, W.B. Yeats, Jean Améry, Rainer Maria Rilke, et Attila József, au gré des citations en début de chapitre, où apparaissent également des fragments de la Torah ou de la Bible. Tous ces grands noms, ceux des « Pères », semblent cités pour mieux dénoncer leur chute et la mort de leur monde, l’Europe telle qu’ils l’ont connue. Les grandes guerres du XXe siècle et leurs massacres, notamment la Shoah, l’ont déchirée et ont brisé les rêves idéologiques.

Cette chute est narrée par celle de deux jeunes femmes qui, de la Hongrie à la France, feront l’expérience de la désillusion : l’Europe de l’ouest n’est pas le paradis promis par les aînés, et le passé ne disparaît pas avec l’exil. À petites touches, Daniella Pinkstein déroule sous les yeux du lecteur leur lente déchéance, leur amitié malmenée et pourtant inoubliable, et leurs tentatives d’échapper à un héritage trop lourd à porter, symbolisé par l’absence du père (disparu, soupçonné de délation, ou résistant et déporté).

À défaut du sentiment d’avoir compris ce roman et d’avoir su suivre Daniella Pinkstein dans les méandres de ces deux exils parallèles, je garderai en mémoire l’ambiance qui l’imprègne : une profonde mélancolie, mêlée de colère ; une incommensurable tristesse et nostalgie face à un monde en lambeaux ; un goût de promesse non tenue ; ainsi qu’un point de vue très féminin, celui de celles qui restent. Ces sentiments si sombres sont portés par une écriture poétique et un vocabulaire soutenu, où se devine l’influence des auteurs cités en début d’article.
C’est une histoire quelconque, dans un lieu commun. Une histoire ordinaire.
La ville avance en néons, en fumées, la ville continue. Les espaces se vident, s’emplissent dans un même élan, avec la même justesse, le même sourire abandonné. De certaines maisons un peu plus de bruit qu’ailleurs, un peu plus de lumière, mais au fond, le même anéantissement, doucement, se poursuit.
[p. 11]

Un roman poétique et digne pour dire la fin d’une époque.

Daniella Pinkstein

Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ? de Daniella Pinkstein

MEO (Bruxelles), 2015 – 1re publication

* SP reçu de l’éditeur *

6 commentaires:

  1. Ce roman n'a pas l'air d'être à la portée de tout le monde, je me trompe? Quel est le lien entre le titre et le texte?

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    1. Tu ne te trompes pas, il n'est pas accessible à tous par son style et sa construction en méandres ; je crois que j'ai manqué d'attention en le lisant, je me suis souvent perdue. D'après l'éditeur, cela reflète l'époque chaotique racontée.
      Je pense que le titre fait référence aux nombreux exils et passages de l'est à l'ouest de l'Europe : chacun cherche à rejoindre un ailleurs meilleur, espère mieux par ses prières (d'où le Ciel). Dans le même temps, chacun se fait des illusions et s'aveugle en pensant que la vie est meilleure à l'Ouest, par exemple. C'est en tout cas mon interprétation.

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  2. Pas pour moi, je crois... cela m'a l'air bien compliqué !

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    1. Je ne peux pas vraiment te détromper cette fois, malheureusement. :/

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  3. Moi qui ai travaillé un peu sur l'exil et la nostalgie, je me sens tout attirée par cet ouvrage... Je trouve que tu as chroniqué pas mal de livres qui abordent cette thématique de l'exil, je me trompe ? Ou alors, je crois que la littérature de l'exil, même si elle a toujours été abondante, l'est encore plus à notre époque actuelle.

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    1. Je pense que c'est un ouvrage qui te plairait, par son thème, peut-être par son traitement aussi. Je ne peux que te le conseiller, à toi plus qu'à bien d'autres, d'ailleurs.
      Tu ne te trompes pas, j'ai été assez attirée par le thème de l'exil ces derniers temps, peut-être en te lisant ou en discutant avec Marilyne (ou parce que le thème était bien représenté dans les parutions trouvées à la librairie ?) Cette idée de l'ailleurs recherché ou regretté m'intéresse.

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