Les Amours du chevalier de Faublas | Louvet de Couvray

Quelques nouveaux masques étant entrés, la contredanse fut interrompue, et la marquise, profitant du moment, se mêla dans la foule ; je la suivis en silence, curieux d’examiner la scène en détail. Je ne tardai pas à m’apercevoir que chacun des acteurs s’occupait beaucoup à ne rien faire, et bavardait prodigieusement sans rien dire. On se cherchait avec empressement, on s’observait avec inquiétude, on se joignait avec familiarité, on se quittait sans savoir pourquoi ; l’instant d’après on se reprenait de même en ricanant ; l’un vous étourdissait du bruyant éclat de sa voix glapissante ; l’autre, d’un ton nasillard, bredouillait cent platitudes qu’à peine il comprenait lui-même ; celui-ci balbutiait un bon mot grossier, qu’il accompagnait de gestes ridicules ; celui-là faisait une question sotte, à laquelle on répondait par une plus sotte plaisanterie. [p. 85]
CONSIDÉRÉ comme l’un des derniers libertins par Michel Crouzet dans sa préface, Faublas se montre en effet l’héritier de plusieurs traditions romanesques du XVIIIe siècle, à commencer par le roman du libertinage mondain à la Crébillon fils. Tout débute par l’entrée dans le « monde » du jeune narrateur, bien né, encore novice dans les affaires sociales et sentimentales. Il rencontre rapidement la jeune fille vertueuse et pure, l’élue de son cœur, ainsi que la femme qui l’initiera aux plaisirs de la chair et le libertin qui se chargera de son éducation mondaine. Tout le personnel romanesque typique du genre est en place, mais ne s’en tient pas à ce rôle. Le comte de Rosambert, en particulier, fait davantage figure de petit-maître que de libertin formateur : les sentences sur le monde ou les femmes sont rares, proportionnellement à la longueur du roman, les vengeances méritent à peine le nom de taquineries, et le plaisir guide ses démarches davantage que la réflexion et la cruauté.

Une autre influence littéraire éloigne Les amours du chevalier de Faublas du roman libertin mondain, en le rattachant à la gaieté des romans de filles ou de Félicia d’Andréa de Nerciat : la comédie. Louvet de Couvray n’hésite pas à user de ses ressorts comiques, tels que les quiproquos, l’éternel mari cocu et ridicule, ou encore les déguisements. Faublas, tout d’abord, séduit autant en homme qu’en femme, ce qui lui permet de s’introduire dans maints cloîtres, boudoirs et autres lieux féminins. Cela donne également lieu à des rencontres impromptues et à des embrouilles dignes d’un vaudeville, surtout lorsque l’amante se déguise à son tour, et que les rôles s’échangent au gré des vêtements.

Cette ambiance de comédie et ce caractère assez drôle sont contrebalancés par un récit enchâssé plus sombre et par le glissement progressif vers le roman d’aventure. L’histoire de M. du Portail en relève déjà et apporte une touche plus noire par la tristesse de son destin. Cette noirceur s’étend ensuite à Faublas lui-même, dont les égarements amoureux ne restent pas sans conséquence : enfermements, enlèvements, poursuites et amours contrariées prennent le pas sur la fête et les plaisirs, comme pour les condamner. Ce jugement se laisse déjà deviner par la réprobation latente envers l’attitude de Faublas. Si sa jeunesse est souvent invoquée en tant qu’excuse à son comportement volage et irresponsable, les justifications ne semblent tromper que lui-même et paraissent bien faibles au lecteur. Ainsi, la citation suivante illustre une idée commune à l’époque, selon laquelle il faudrait distinguer l’amour et le goût ; pour autant, d’autres auteurs l’ont bien mieux défendue que Louvet de Couvray à travers les réflexions de son narrateur.
Jasmin me laissa, et je me livrai à mes réflexions. O ma jolie cousine, que d’injures, que d’infidélités je te fais !... Des infidélités ? mais non. J’offre à mes maîtresses un hommage impur, que ma vertueuse amante rejeterait, qui profanerait les charmes de Sophie… Mais madame de B***, Justine, Coralie en même temps, trois à la fois !... Hé bien ! fussent-elles cent, qu’importe ! ou plutôt mon excuse n’est-elle pas dans le nombre ? Si madame de B*** était aimée, lui donnerais-je des rivales ? la marquise m’occuperait-elle si j’avais un attachement sérieux pour Justine ou pour Coralie ?... Non, non. Ces trois intrigues-là ne signifient rien… ce ne sont que des goûts passagers… c’est l’effervescence de la jeunesse… La marquise, il est vrai, me paraît beaucoup plus aimable que les deux autres ; mais enfin il n’y a que ma jolie cousine qui m’inspire un amour pur et désintéressé… Oui, ma Sophie, ma chère Sophie ! Il est clair que je n’aime que toi ! [p. 291]
L’influence de Rousseau se fait clairement sentir : le temps n’est plus au libertinage, mais à sa condamnation explicite et à l’apologie du sentiment. Pour cette raison, le personnage de Faublas m’a fréquemment agacée par ses auto-justifications, dont il se convainquait lui-même à peu de frais, davantage que moi et que sa « jolie cousine », par exemple. Sans doute est-il l’un des derniers petits-maîtres libertins, mais il l’est sans envergure et ne fait pas le poids face aux roués de la même époque littéraire.

Un roman divertissant, héritier de multiples traditions.

NOTE : bien que présentée sous le titre de l’œuvre complète, Les Amours du Chevalier de Faublas, et comme « texte intégral », mon édition ne reprend que la première partie du roman, parue en 1787 sous le titre Une année de la vie du chevalier de Faublas. Elle est annoncée comme pouvant se lire de façon indépendante, mais s’achève tout de même sur un suspense laissant présager une suite, dont je m’agace d’avoir été privée. Mon article ne concerne donc que cette première partie du roman.

Les amours du chevalier de Faublas

Les Amours du Chevalier de Faublas de Louvet de Couvray, préfacé par Michel Crouzet (Le dernier des libertins)

10|18 (Paris), 1966

* Un rendez-vous avec Louvet de Couvray *

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