La folie | Jack Keguenne

Vous êtes retournés à la mer, souvent. Vous y avez retrouvé ce sentiment de liberté, de l’absence de sens qui vous réconcilie avec vous-même et cette idée de l’infini dans laquelle elle est si belle. [p. 49]
LA FOLIE de Jack Keguenne est un récit en deux temps, une histoire d’amour de ses débuts à sa fin, de la séduction aux désillusions. De l’une à l’autre partie, des scènes, des détails ou des pensées reviennent, comme en miroir l’une de l’autre, sans que le lecteur ne soit certain d’avoir identifié où se situent la réalité et le reflet. La vision d’un homme amoureux et désirant est-elle forcément déformée ? Ou est-ce plutôt la rancœur qui noircit la vie commune et ses concessions jadis insignifiantes ? Ces deux regards sont-ils faussés ? Jack Keguenne ne tranche pas, prenant le parti d’une vision forcément subjective, où les fantasmes et les faits se mêlent, non sans nuances. Malgré l’euphorie de la première partie, les doutes ne sont guère absents, par exemple, et les sentiments ne sont pas tout à fait éteints dans la seconde.

En parallèle de cette subjectivité du regard, Jack Keguenne insiste également sur l’universalité d’une telle histoire d’amour, par une narration en « vous » impliquant son lecteur et par une dépersonnalisation importante de ses personnages. D’elle, on sait qu’elle est belle – quelle femme ne l’est pas aux yeux de l’homme qui l’aime ? –, mais qu’elle ne sait pas mettre son corps en valeur. De lui, nous apprenons qu’il n’apprécie pas son travail, sans connaître lequel, et suivons ses pensées, ainsi que ses faits et gestes. Ces derniers constituent les étapes de l’histoire d’amour, dénués de tout autre contexte ou détails ; l’intrigue est resserrée autour de ce seul sujet. Sans jamais poser une seule question, l’auteur en suscite donc plusieurs sur l’amour et le couple, sur cette relation qui semble parfois dévorer les deux personnages, en particulier le narrateur.

Pour en revenir enfin à la narration, le procédé d’implication du lecteur par le vouvoiement est intéressant, mais Jack Keguenne m’a paru en abuser, en débutant la plus grande partie de ses phrases par ce pronom. Cette structure répétitive en devient lassante et fait parfois oublier la poésie de certains passages.
Vous êtes retournés à la mer. Vous n’y avez vu que des jours gris. La lumière n’est plus la même, trop terne, et le froid vous oblige à vous protéger ; il vous replie sur vous-même. Vous constatez que quand les gestes sont plus lents, les désirs sont moins éclatants. [p. 80]

La folie - Jack Keguenne

La folie de Jack Keguenne

Aesth. (Bruxelles), 2003 – 1re publication

* Le mois belge d’Anne et Mina *

2 commentaires:

  1. Il me semble reconnaître une amertume familière dans le regard sur un amour passé... et je découvre à la fois l'auteur et la maison d'édition (j'aime ts surprises). Le "vous" ne s'adresse-t-il pas aussi aux deux personnages ?

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    1. Ravie que tu apprécies la surprise. :) Je lirais bien l'auteur à nouveau, mais ne recommanderais pas l'édition, qui m'a paru très amateur dans la mise en page, ça grouillait de veuves et d'orphelines, qui sont à mon sens la base de la typographie...
      Je n'avais pas du tout pensé que ce "vous" puisse s'adresser au personnage (à lui, plutôt qu'à "elle" désignée sous ce pronom), ça me fait réenvisager le texte différemment, c'est intéressant. Merci.

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