La comtesse des digues | Marie Gevers

Suzanne marchait vers la lune. Des traînées de chaleurs et de brouillards alternaient. Elle gagna le tronc d’arbre renversé où elle s’était assise, le matin, et elle s’efforça de jouir passionnément du pays. Le clair de lune enveloppait les masses lointaines du château et des grands arbres. Les rayons légers marchaient paisiblement sur les eaux. Une vache, dans l’enclos voisin, la tête appuyée sur la barrière, mugit. Puis le silence fut complet, sauf le grésillement des bulles sur les bords vaseux. « Que c’est beau ! » se disait-elle ou plutôt elle prononçait mentalement ces mots, mais sa pensée était imbibée d’un nom : Triphon, comme le pays était imbibé d’eau et tout son être mirait la clarté du désir. [p. 114]
QUEL PLAISIR de retrouver la si belle plume de Marie Gevers ! Après la lecture de son œuvre la plus connue, Madame Orpha, j’ai eu envie de revenir à cette auteure avec son premier roman, La comtesse des digues. Cette fois encore, est racontée une histoire d’amour et l’éveil de la sensualité d’une jeune femme, en lien avec la nature environnante. Le cadre rural et marin des digues de l’Escaut est décrit au fil des saisons de façon délicieusement synesthésique : tous les sens sont convoqués, de la vue avec les paysages sous les lumières flamandes si changeantes à l’odorat chatouillé par les odeurs marines et de vase, en passant par l’ouïe frappée par les vagues qui viennent éclabousser le visage de la promeneuse. L’intrigue, déroulée sur une année, permet d’observer chaque évolution naturelle et l’influence des saisons sur l’Escaut comme sur sa gardienne.

Cette année de deuil, après la mort de son père, sera donc celle de la découverte de l’amour pour la comtesse des digues, tiraillée entre son rang social à tenir et son désir pour l’intendant du domaine. Désormais seule pour affronter ses questions, elle se sent tour à tour fiancée du fleuve, prête à céder à Triphon, attirée par un autre homme ou hésitante face aux commérages du village. Son tiraillement se traduit également par les mondes dont elle est issue : entre la langue française bourgeoise et le patois flamand paysan, entre son éducation cultivée – par la lecture du Télémaque de Fénelon – et son attachement à son milieu naturel. Ainsi, profondément ancrée dans son environnement, elle s’en détache et apprend à y conquérir sa liberté, dans un fragile équilibre, comme la narratrice de Madame Orpha l’avait fait.

Marie Gevers excelle dans la construction de ce type de personnage, tout en finesse et en nuances, à la frontière de deux périodes de leur vie. Peut-être est-ce parce qu’ils lui ressemblent un peu et s’inspirent de sa propre enfance à la campagne. Pour lui rendre davantage justice, je dirais que son sens de l’observation et de la psychologie féminine, allié à son talent littéraire, lui permet de (faire) ressentir tous ces menus détails et variations de ce qui l’entoure comme de ce qui agite les cœurs humains, en accord l’un avec l’autre. Si elle l’accomplit avec davantage de finesse dans Madame Orpha, notamment grâce à une narratrice extérieure à l’intrigue amoureuse, La comtesse des digues ne mérite pas moins d’être lue et recèle elle aussi d'intéressants parallélismes.

Une délicieuse promenade le long de l’Escaut.

NOTE | Quelques jours au bord de l’eau : non loin de la Côte belge, Anne et moi longeons les digues de l’Escaut avec Marie Gevers.

La comtesse des digues

La comtesse des digues de Marie Gevers, préfacé par Jacques Sojcher et postfacé par Vincent Vancoppenolle

Labor (Bruxelles), coll. Espace Nord, 1983

1re publication (Victor Attinger) : 1931

* Le mois belge d’Anne et Mina *

6 commentaires:

  1. Encore un beau titre de Marie Gevers à noter ! Pour ma part, ce sera un autre titre d'elle cette année, et pour une autre date. Mais ce n'est que partie remise pour "La comtesse des digues". Marie Gevers est une auteure que je ne me lasse pas de lire et de découvrir tant je lui trouve d'intelligence narrative et de finesse à la fois sensuelle et pudique :)

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    1. Tu as parfaitement résumé toute l'esthétique de Marie Gevers et ce que j'aime tant chez elle, en tout cas dans ces deux romans. Je suis assez curieuse de celui que tu liras, dans une autre inspiration apparemment, et auquel je viendrai moi aussi (partie remise seulement pour moi aussi).

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  2. Ta couverture est encore plus ancienne que la mienne, non ? J'aime vraiment beaucoup ta lecture de ce si beau roman, tout en délicatesse mais pas mièvre pour un sou grâce à l'équilibre apporté par la nature. Ce sera une rencontre marquante de ce mois belge.

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    1. Oui, je crois qu'il s'agit de la première édition du roman chez Espace Nord : c'est le hasard des occasions. Marie Gevers est indéniablement une des mes rencontres marquantes du mois belge, grâce à Lili l'an dernier et avec toi cette fois. Je retournerai fouiner chez les bouquinistes à la recherche de ses romans...

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  3. Nadège12/4/15

    Beau et délicat billet pour un roman qui l'est tout autant !

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    1. Merci, j'ai fait au mieux pour restituer l'ambiance de ce si beau roman.

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