Don Juan | Charles Bertin

Les êtres ne sont pas des choses, Don Juan. Ce ne sont pas non plus des oiseaux, comme dans votre conte. Ce sont des hommes et des femmes, comme vous, comme moi, aussi dignes que vous et moi de vivre, d’aimer et d’être heureux. Il faudra que vous l’appreniez. [Réplique d’Anne, dans le deuxième acte, scène V, p. 55]
SOUS LE TITRE DON JUAN, Charles Bertin a écrit une pièce de femmes, annonce d’emblée Claude Etienne dans la préface. Il ne se passe pas une scène sans elles, qui sont donc les interlocutrices privilégiées du séducteur, privé de Sganarelle. La Mota m’a semblé dans un premier temps jouer ce rôle, en tant qu’ami « s’il est possible d’être l’ami de Don Juan » [p. 18], mais il est rapidement relégué dans l’ombre et ne devient au mieux qu’un rival parmi les autres. De même, le personnage du Commandeur est très effacé et non statufié encore. À cet égard, la pièce de Charles Bertin semble s’achever quand celle de Molière débute : avec la mort du Commandeur de Séville. Le rôle de rédempteur est ici plutôt assumé par sa fille, Anne d’Ulloa, tandis que Don Juan exprime lui-même ses doutes, et non par l’intermédiaire de son valet. La dimension mythique de la pièce se perd donc, au profit d’un drame plus exclusivement humain, rendant chacun responsable de son malheur. Les femmes, tout d’abord, se disent parfois ensorcelées, mais n’en agissent pas moins avec lucidité, selon leur propre libre-arbitre et en le revendiquant. Don Juan également, malgré son aura légendaire, n’est qu’un homme et provoquera l’échec de son idéal seul, sans la moindre intervention divine.

Cette prédominance accordée aux femmes – non plus simples proies du séducteur, mais protagonistes agissantes et parlantes à part entière – permet à Charles Bertin de faire entendre leur point de vue et leur regard sur l’univers masculin dans lequel elles vivent. La pratique du duel est par exemple remise en cause, et avec elle la notion d’honneur. Sous le regard de Don Juan, elles affirment leur féminité et, surtout, leur individualité ; elles ne se laissent plus conduire par un homme, fiancé ou père, et revendiquent leur droit à choisir la vie qu’elles souhaitent mener.

Quelle bizarre chose que l’amour, Isabelle ! Deux êtres se rencontrent, se regardent, puisent dans ce regard je ne sais quelle étrange certitude. Et voilà d’un coup nouée la plus extraordinaire solidarité du monde. Ils prétendent tout partager : leurs biens, leurs repas, leur couche et même leur âme. Comme si l’on partageait son âme ! Ne trouvez-vous pas cette idée absurde ? [Réplique de Don Juan, dans le premier acte, scène VI, p. 29]
Cette opposition des genres aurait pu se retrouver dans un autre débat important de la pièce, celui de l’amour, mais Charles Bertin n’a pas joué ainsi de la dichotomie : Isabelle et Anne s’affrontent tout autant à ce sujet qu’elles s’opposent à Don Juan. La majeure partie des conversations y sont consacrées et en font l’un des thèmes privilégiés. La duchesse Isabelle, tout comme Laura, incarne la conception de l’amour passionnel, qui se rencontre si souvent dans la littérature amoureuse : elle s’y sacrifie tout entière, offrant sa personne et sa liberté à l’être aimé, ne vivant plus que pour lui ; elle aime de façon « atroce et magnifique [avec] l’âme du riche et les vêtements du pauvre » [p. 44]. À l’inverse, l’amour doit, pour Don Juan, apporter la liberté, tant à l’être aimant qu’aimé. Il s’agit d’un idéal, d’un sentiment qu’il cherche à éprouver, sans jamais l’avoir connu avec une femme ; toutes deviennent alors les mêmes à ses yeux, il n’en garde « que le souvenir de la chaleur d’un corps et de l’odeur d’une peau. » [p. 30] Enfin, Anne est celle qui, comme la présidente de Tourvel, tombe dans le piège de la conversion du libertin. Elle conçoit l’amour comme celui d’une vie, au-delà de la sensualité et de la possession d’un corps ; c’est celui d’une épouse, de la femme avec qui l’homme partage tout : « les mêmes joies, les mêmes peines […] le même lit […] les mêmes cieux, les mêmes voyages, la même lampe, le même pain […] des enfants de lui. » [p. 89] Ces trois conceptions amoureuses se croisent, s’entrechoquent et se confrontent, avant de s’achever toutes sur un échec : l’impossibilité de leur réalisation et, en conséquence, la solitude irrémédiable de l’être humain, incapable de parvenir à l’union de ses rêves.

Une réécriture très humaine de Don Juan.

Don Juan - Charles Bertin
Don Juan de Charles Bertin (version définitive), préface par Claude Étienne, lecture de Paul Aron et bio-bibliographie d’Anne-Rosine Delbart

Espace Nord (Bruxelles), 2012

1re publication et création (Théâtre royal du Parc – Bruxelles) : 1947-1948
Reprise et publication de la version définitive (Théâtre royal des galeries – Bruxelles) : 1964

* Le mois belge d’Anne et Mina *

2 commentaires:

  1. Je ne connaissais pas cette facette du talent de Charles Bertin. J'en apprends beaucoup grâce à ce mois belge !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tant mieux ! Je l'ignorais également, j'ai trouvé la pièce tout à fait par hasard, dans un rayonnage un peu caché. Je lirais bien d'autres pièces de Bertin en tout cas.

      Supprimer

NOTE : tous les commentaires sont les bienvenus et modérés avant publication. Il est plus sympathique de savoir à qui l'on écrit, plutôt qu'à un "anonyme" ; je vous invite donc à utiliser la fonction "Nom/URL" pour indiquer votre nom ou pseudonyme si vous n'avez pas de compte pour vous identifier (la case de l'URL est facultative).