Carmen et le taureau | Sandrine Willems

Vous ne me connaissez pas. Seul Mérimée m’a entrevue, pour aussitôt me défigurer par sa nouvelle. Et vous, qui probablement ignorez jusqu’à mon existence, vous me rendez soudain ma vérité, après ces trente années. Et cela parce que vos airs, Monsieur, disent le contraire de ce que vous voulez leur faire dire ; mais toute bonne musique ne trahit-elle pas son auteur, lui assurant par là l’insuccès ? Je viens donc vous louer pour ce qui vous a ruiné. [p. 12]
SANDRINE WILLEMS a l’art du monologue et de donner une voix aux femmes du passé : à Maria Malibran dans Una voce poco fa et à Carmen dans ce bref roman de la collection des petits dieux. Plutôt qu’une apparition fantasmatique du personnage, elle met en scène une vraie femme, celle qui aurait inspiré Mérimée lors d’un voyage en Espagne et qui, vieillie, vient assister à la première de l’opéra de Bizet. Avec le sentiment d’avoir été comprise, elle écrit une lettre, qu’elle n’enverra jamais, au compositeur et lui confie sa vérité.
Suis-je donc vouée aux extrêmes, pour avoir inspiré d’abord un homme qui n’aimait pas les femmes, puis un autre qui les aimait trop ? À moins que mon destin ne frappe de ses désastres ceux qui s’y seraient frottés. Et que je ne sois, malgré moi, une jeteuse de sorts – moi ne me sens, au fond, qu’une gardeuse de vaches. [p. 57]
Entre le personnage de Mérimée et celui de Bizet, Sandrine Willems livre donc une « autre Carmen », une femme à la fois plus fascinante et plus ordinaire que l’image qu’ont pu en donner les artistes, dépassée par sa propre légende. Femme de picador, puis elle-même torera, elle appartient pleinement à la culture espagnole, notamment à celle de la corrida. Hommes et taureaux se mêlent alors dans le récit, en une danse d’amour macabre, une chorégraphie savamment orchestrée autour d’un meurtre. De la même façon, les différentes visions de Carmen s’entremêlent autour des assassinats et des jeux de séduction, attribués à différents personnages en fonction du point de vue narratif choisi.

Outre l'art du monologue – vraisemblable, sans être oralisé –, une autre grande réussite stylistique de Sandrine Willems est la fluidité qu’elle a su garder dans son récit tout en jonglant avec les références littéraire et musicale. Il n’est en effet pas nécessaire au lecteur d’avoir lu Mérimée ou vu l’opéra de Bizet, les allusions sont explicitées sans lourdeur et sans perdre de vue le caractère romanesque de ce qui aurait pu être une aride étude comparative ou un hommage au compositeur de Carmen.

Une réécriture de Carmen en plaidoyer contre la corrida.

Carmen et le taureau - Sandrine Willems

Carmen et le taureau de Sandrine Willems

Les Impressions nouvelles (Bruxelles), coll. Les petits dieux, 2002 – 1re publication

* Le mois belge d’Anne et Mina *

4 commentaires:

  1. Tu me donnerais bien envie de re-tenter Sandrine Willems !
    Littérature, opéra et corrida, pas moins que ça ? C'est un curieux mélange, plutôt alléchant. Est-ce que le livre ne part pas dans tous les sens ?

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    1. J'espère que tu ne seras pas trop déçue cette fois. C'est différent d'Eros en son absence, plus "classique" dans le traitement des sujets : c'est une lettre qui raconte la "véritable" histoire de Carmen, selon elle-même, donc c'est assez bien resserré. La littérature et l'opéra sont avant tout là comme des bases ou des contrepoints à l'histoire, plutôt que comme des éléments centraux. Ca m'a rappelé "Una voce poco fa" davantage qu'"Eros en son absence".

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  2. Ca alors, mais je ne me souvenais plus que c'est chez toi que j'ai noté Una voce poco fa. Il va falloir que e fasse des petites commandes en librairie...parce que Carmen, je l'aime beaucoup aussi !

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    1. Je me doutais que mon choix du jour te plairait. ;) C'est un petit livre, qui date un peu, j'espère que tu le trouveras encore.

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