Mon visage dans la mer | Joanne Morency

Des haïkus et de la prose. Entre les deux, un léger décalage dans l’approche, une distance matérialisée par l’espace blanc sur la page. Moitié « haï », moitié « bun », mi-poème moment, mi-récit, ici prose poétique. Et pourtant cette unité, ce mot unique, « haïbun », qui transcende les morceaux pour offrir un tout égal à tellement plus que la somme des parties. Et pourtant cette proximité, cette transmission des haïkus vers la prose et des proses vers le haïku. [Extrait de la préface de Meriem Fresson, p. 7]
COMME L’EXPLIQUE fort bien Meriem Fresson dans sa préface, le « haïbun » est une forme poétique mêlant haïku et prose, expression de l’instant et récit. En s’entremêlant, tous deux apportent à l’autre une nuance supplémentaire, née de leur décalage. La prose rétablit le « je », souvent exclu du haïku, qui amène quant à lui une attention accrue à ce qui entoure l’auteure et le lecteur : le quotidien, un peu de concret ancrant les réflexions de la prose.

Dans ce recueil de Joanne Morency, les haïbuns se font l’expression de son exil : ni tout à fait de Montréal, ni de Gaspésie, elle erre tout d’abord, avant de retrouver un équilibre dans cette étrangeté aux lieux qu’elle habite.
Dans les tentacules du métro, je n’existe pas. J’ai beau briller d’une pelure bleu fluo au milieu des parkas noirs, afficher une lenteur visible à l’œil nu, je reste apparemment sans présence décelable.

foule dans le wagon
des têtes qui battent la mesure
sur des rythmes différents

[Extrait de L’espace d’un ciel, p. 28]
La première partie, Du ventre de la ville, se déroule à Montréal, souvent dans les couloirs de métro, où se croisent les gens sans se voir. Au sentiment de se sentir invisible, Joanne Morency oppose son regard sur ses semblables, notamment les musiciens de rue, les sans-abri ou tout simplement les passants. Elle leur pose des questions dans le dessein d’être regardée, de s’assurer de leur existence et de la sienne, bien plus que dans le but d’obtenir un renseignement. Elle observe également les lumières et les déplacements depuis son appartement, dont elle semble perdre la familiarité lors de travaux dans l’immeuble. Cette souffrance urbaine s’exprime entre les lignes de prose et de haïku, sans être dite clairement ; le poème impose sa délicatesse et sa pudeur, laissant le lecteur la deviner.

C’est un tout autre environnement qui se déploie dans la deuxième partie, Mon visage dans la mer. Joanne Morency respire l’air marin de la Gaspésie et est entourée de bleu. Elle semble s’y apaiser progressivement, parvenir à reconstruire un univers intérieur où vivre. La solitude se laisse toujours deviner, mais elle est plus sereine. Les haïbuns montrent au lecteur une vie lente, parfois rude, qui lui transmet un sentiment d’apaisement, et non plus une sourde angoisse.
Deux pages blanches dans mon cahier, entre Montréal et la Gaspésie. […]
Et je longe le temps, à nouveau, à huit cents kilomètres de mes proches…

la mer ouverte
d’une rive à l’autre
chemin de lune

[Extrait de Deux pages blanches, p. 74]

De la poésie de l’exil.

NOTE : la semaine québécoise d’Anne se termine en poésie chez elle et Marilyne, et je les accompagne avec ce recueil découvert lors de la Foire du Livre ayant mis cette année le Québec à l’honneur.

Mon visage dans la mer - Joanne Morency

Mon visage dans la mer de Joanne Morency, préfacé par Meriem Fresson

David (Ottawa), coll. Haïbun, 2011 – 1re publication

4 commentaires:

  1. Je n'aurais pu situer la Gaspésie ! La première partie de ce recueil m'interpelle, avec sa "souffrance urbaine" : trop souvent j'observe la réticence des gens qu'on croise ou qu'on côtoie à entrer en contact. Un simple bonjour suffit parfois à les décontenancer. Aussi est-ce un cadeau quand quelqu'un se montre disponible en ville à échanger quelques mots sur un trottoir ou dans l'autobus.

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    1. J'en serais bien incapable aussi, mes connaissances géographiques de ce pays sont très limitées... J'ai aussi pu observer cette distance, en ville comme à la campagne d'ailleurs, et avoue être moi-même surprise par un "bonjour" parfois, en ayant perdu l'habitude. J'apprécie que d'autres fassent ce premier pas pour échanger quelques mots.

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  2. Mina, je suis désolée, je ne découvre ton billet qu'aujourd'hui !! (grâce à ta newsletter, parce que je ne visite plus que rarement Feedly en ce moment...) C'est le moins que je puise faire, je vais ajouter ton lien à mon billet du 8 mars !

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    1. Rien de dramatique à ça, et la newsletter n'aura pas été vaine ce mois-ci. :) J'espère que tu apprécieras le recueil autant que moi, merci encore pour ce beau cadeau.

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