Les sangs | Audrée Wilhelmy

SEPT FEMMES, sept confessions sous forme de journal ou de lettres à l’intention d’un seul homme. Chacun de ces écrits constitue un autoportrait réel ou fantasmé, le plus souvent un peu des deux. L’écriture en je implique une certaine subjectivité, parfois complaisance envers soi-même, biaisée par la conscience d’être lue par un autre et, dans le bref récit de Phélie Léanore, par le désir de tromper l’attente de Féléor. Celui-ci écrit également et pose un autre regard sur la femme aimée, empêchant une vision unique du lecteur. Généralement, plutôt qu’une remise en question de la narration féminine, il s’agit d’une description physique, qui vient renforcer l’importance du corps dans chaque confession.

Chaque femme semble en effet symboliser une relation au corps et à la sexualité : la luxure comme témoignage d’ascension sociale, la recherche de l’extase amplifiée par les drogues, une forme de masochisme, le dégoût, entre autres. Toutes ces pratiques sont liées à un désir de mort, d’annihilation de soi et d’expérimentation. Si les premières femmes ne demandent pas à mourir, les suivantes sont attirées par la réputation de « Barbe bleue » de Féléor et le recherchent pour cette raison. Ce sont elles qui lui demanderont de les tuer, parfois en y posant leurs conditions. Cette fascination morbide, ainsi que l’attitude cruelle de Féléor, font de ce texte un ouvrage dérangeant et déstabilisant, où la réalité romanesque prend dangereusement le pas sur le merveilleux du conte dont il s’inspire.

Néanmoins, comme le fait remarquer Phélie Léanore (l’une des figures féminines les plus fascinantes à mes yeux), « ça reste du théâtre » [p. 109]. Récit fantastique ou réaliste, il s’agit avant tout d’une mise en scène et d’une narrativisation de sa propre vie ; Féléor comme ses femmes successives ne se contente pas de sa vie seule, il se veut un personnage de roman, peut-être après avoir été perçu comme tel par Mercredi Fugère, la première femme du récit. Après tout, qui ne désire pas une vie plus romanesque, adapter la réalité à ses désirs, telle la danseuse Abigaëlle Fay pliant son corps à sa volonté ? C’est ce vieux rêve humain que semble interroger Audrée Wilhelmy à travers la figure de Barbe bleue, choisissant ainsi un point de vue moins attendu et original.

Une réécriture contemporaine de Barbe bleue, inquiétante et interpelante.

NOTE : Anne s’est lancée dans une semaine thématique autour de la littérature québécoise, qu’elle apprécie et présente régulièrement sur son blog. Je profite donc de cette occasion pour la découvrir à sa suite, avec un roman prêté par Argali, elle aussi grande amatrice de cette littérature.

Les sangs - Audrée Wilhelmy

Les sangs d’Audrée Wilhelmy

Leméac (Montréal), 2013 – 1re publication
Également disponible en France chez Grasset

12 commentaires:

  1. Ce titre ne m'attire pas trop, pour ce côté dérangeant que tu soulignes.

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    1. Je ne te l'aurais pas conseillé et ne sais moi-même pas très bien qu'en penser...

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  2. Merci de m'accompagner cette semaine ! Quelle imagination dans les noms de ces femmes, rien que cela a déjà un petit côté inquiétant... Bon, ce ne sera sans doute pas la réécriture de conte à lire urgemment...

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    1. Ca me fait plaisir de t'accompagner cette semaine, même si c'est très modeste. :) Pour les noms de femmes, si tu en es curieuse, il y a successivement Mercredi Fugère, Constance Bloom, Abigaëlle Fay, Frida-Oum Malinovski, Phélie Léanore, Lotta Istvan et Marie des Cendres ; tout un mystère rien qu'à la lecture de la table des matières. A vrai dire, je suis sceptique quant à ta lecture de ce roman, je ne pense pas qu'il te plairait, donc aucune urgence en effet.

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  3. C'est ma semaine "textes dérangeants" alors ce titre m'interpelle. Évidemment.

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    1. L'article d'Argali m'avait interpelée aussi, malgré son avis mitigé. Je me demande ce que tu en penserais.

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  4. Une écriture magnifique pour cette plume libertine d'une auteure à peine trentenaire aujourd'hui. J'en garde un bon souvenir. Par contre le plaisir lié à la douleur, ce n'est pas ma tasse de thé

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    1. Personnellement, je n'ai pas adhéré immédiatement à l'écriture, j'ai même envisagé l'abandon après le premier chapitre. Un récit à la troisième personne pourrait peut être mieux me convenir de ce point de vue.

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  5. Marie des Cendres... hum. L'aspect réécriture de conte m'interpelle, comme tu t'en doutes. Me le conseillerais-tu ?

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    1. Sans aller jusqu'à te le recommander, je ne te le déconseillerais pas ; je ne suis pas sure qu'il te plairait, mais la découverte pourrait t'intéresser (sans que le thème ne t'effraie). C'est vraiment la figure de Barbe bleue qui est reprise, plutôt que certaines scènes emblématiques : peut-être parleras-tu de référence plutôt que de réécriture au sens strict.

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  6. Je note ce titre, ça a l'air trop bien ! J'aime assez l'aventure des réécritures de conte.

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    1. J'aime assez bien lire comment les contes ont pu être réécrits, moi aussi. Tu as de la chance, il a justement été réédité chez Grasset en mars !

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