Lettres portugaises | Vicomte de Guilleragues

AVEC CES LETTRES PORTUGAISES, Guilleragues lance au XVIIe siècle un nouveau modèle épistolaire : celui de la femme amoureuse et abandonnée, dont le seul moyen de communication avec l’infidèle est la lettre. Plus précisément, il perfectionne le genre déjà exercé depuis l’Antiquité et qui prendra désormais le nom de son bref roman, sans jamais plus être égalé.

Un monologue de l’abandon

J’écris plus pour moi que pour vous, je ne cherche qu’à me soulager ; aussi bien la longueur de ma lettre vous fera peur, vous ne la lirez point. [Lettre IV, p. 88]
L’une des caractéristiques les plus marquantes de la lettre d’amour dite « portugaise » est le sentiment du lecteur de lire un monologue. Malgré l’adresse initiale et quelques rares interpellations, la religieuse de Guilleragues semble en effet n’écrire que pour elle seule. La figure de l’amant reste vague, lointaine ; ses réponses n’interviennent pas entre celles de l’épistolière et ne s’y laissent guère deviner, excepté dans la dernière lettre.
Je déteste votre bonne foi : vous avais-je prié de me mander sincèrement la vérité ? Que ne me laissiez-vous pas ma passion ? Vous n’aviez qu’à ne me point écrire ; je ne cherchais pas à être éclaircie ; ne suis-je pas bien malheureuse de n’avoir pu vous obliger à prendre quelque soin de me tromper, et de n’être plus en état de vous excuser ? [Lettre V, p. 90]
Cette abstraction de l’homme s’explique rapidement par le sentiment qu’il importe moins que la passion amoureuse, dans laquelle se complait la narratrice. Même malheureuse, elle en entretient le souvenir et jouit du plaisir d’aimer sans retour. Elle ne semble vivre que pour aimer ou, pour reprendre l’expression de Rousseau, aimer pour vivre.

Des lettres authentiques ?


Les Lettres portugaises retracent donc l’histoire de cet amour, entre souvenirs délicieux et présent malheureux, lucidité et mensonges à soi-même, espoir et désespoir. Toutes ces impressions se succèdent dans les lettres, avec un certain « désordre » attestant de l’authenticité des sentiments selon les modèles littéraires de l’époque. L’effet en est si réussi que cette correspondance a longtemps été crue vraie et les deux amants recherchés en France et au Portugal. Sans que Guilleragues n’en soit toujours considéré comme l’auteur, il est de nos jours communément admis que ce recueil épistolaire est tout à fait fictif. 

Des lettres féminines, d’amour et d’abandon.

NOTE | Correspondance avec Marilyne, qui a choisi une lettre de colère et d’espoir de Boualem Sansal.

Lettres portugaises - Guilleragues

Lettres portugaises traduites en français de Guilleragues

Lettres Portugaises, Lettres d’une péruvienne et autres romans d’amour par lettres, édités par Bernard Bray et Isabelle Landy-Houillon, GF Flammarion (Paris), 1983

1re publication : 1669

3 commentaires:

  1. J'aurai bien aimé avoir ce livre-ci car il contient d'autres récits (et j'adore la collection GF). Comme je te l'ai répondu sur Facebook, j'ai beaucoup aimé ces lettres. On a pas les réponses de l'amant mais cela nous oblige à imaginer, en plus des indices de la narratrice, les réponses de l'amant (qui est lâche, fuyant...). J'ai pris pitié pour cette femme délaissée, et détesté l'amant enfuit

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    1. Malheureusement, je crains que ce volume ne soit épuisé, vu sa date de publication... Je l'avais moi-même trouvé chez un bouquiniste.
      Ces lettres d'une femme abandonnée ne sont pas celles que je préfère, mais je dois avouer que le style a vaincu mes réticences et fait apprécier ce petit roman. J'ai peu imaginé de réponses personnellement, c'est intéressant de voir comment chacun peut lire le texte et le ressentir.
      Dans le même genre, je te conseille les "Lettres de la marquise de M*** au comte de R***" de Crébillon fils : c'est un recueil plus long, toujours à une seule voix, dans le même esprit d'après mon souvenir.

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    2. Oui, je connais ce titre de nom. Il faut que je me le procure !

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