Un rendez-vous avec le marquis de Sade

IL Y A DEUX SIÈCLES, mourait le marquis de Sade, un auteur diabolisé, dont on a beaucoup confondu l'œuvre et la vie ; un auteur dont les écrits continuent à déranger encore de nos jours, tant par leur cruauté et leur pornographie que par la pensée qui s'y déploie. Qu'on s'y accorde ou non, elle interpelle le lecteur, parfois partagé quant au sérieux à y accorder. Le Marquis ne se laisse pas saisir aussi facilement que ne pourrait le faire croire sa réputation sulfureuse.

C'est sans doute la raison pour laquelle son bicentenaire est "célébré" à grand renfort de (ré)éditions, notamment chez Folio, de conférences et de diverses publications (études littéraires, biographies, prises de position vis-à-vis de son œuvre et de son influence, etc.) Deux expositions lui sont également consacrées à Paris, chacune avec un parti pris différent. L'institut des lettres et manuscrits déploie "l'éventail des libertinages" autour du "marquis de l'ombre et prince des Lumières" jusqu'au 18 janvier 2015. L'espace central est en effet dédié à Sade et présente, autour du rouleau manuscrit des 120 journées de Sodome, des lettres et des éditions illustrées de ses œuvres, accompagnées d'un historique de ses enfermements successifs. Avant de parvenir à cette salle, le visiteur traverse plusieurs voiles où sont reproduits de célèbres tableaux libertins et parcourt un historique des différentes formes de libertinage dans la littérature du XVIe au XVIIIe siècle. J'ai regretté que ce dernier siècle ne soit pas davantage présent parmi les manuscrits choisis, mais cela reste un bel aperçu de ce que peut être le libertinage, au-delà de l'idée de débauche à laquelle il est maintenant réduit : un refus des dogmes qu'il faudrait recevoir sans réflexion et une liberté revendiquée. Le même esprit a guidé la sélection des textes postérieurs à Sade, du XIXe au XXe siècle, depuis le Romantisme jusqu'à une interrogation sur notre conception actuelle du libertinage.
Le musée d'Orsay, avec l'exposition "Sade. Attaquer le soleil" (jusqu'au 25 janvier 2015), s'intéresse quant à lui à l'héritage sadien d'un point de vue pictural, depuis les gravures illustrant ses romans au XVIIIe siècle jusqu'à des toiles très récentes. Les salles se veulent thématiques, en rapprochant peintures et citations, de façon intéressante bien qu'assez obscure parfois. C'est l'occasion de (re)découvrir Sade sous un autre jour, plus philosophique, et de très belles œuvres, sans forcément faire le lien entre les deux.

Portrait imaginaire du marquis de Sade
Portrait imaginaire du marquis de Sade
H. Biberstein (1912)

J'ai moi aussi souhaité célébrer ce bicentenaire en invitant à la lecture du marquis de Sade. Justine et Juliette ont été dédaignées cette fois, Elly leur a préféré l'Eugénie de La philosophie dans le boudoir (de même que Sabeli qui en livre la préface) et le Dialogue entre un prêtre et un moribond. Anne et moi avons quant à nous lu chacune une nouvelle du recueil Les Crimes de l'amour, Florville et Courval et Ernestine.

Puisque le marquis de Sade n'est pas un auteur si accessible qu'il n'y paraît, des lectures "théoriques" à son sujet peuvent être éclairantes. Marilyne a choisi la présentation de Noëlle Châtelet, Entretien avec le marquis de Sade, tandis que je me suis intéressée à Sade et les femmes (sous la direction d'Anne Coudreuse et Stéphanie Genand).

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À l’occasion de ce dernier rendez-vous libertin, je tenais à remercier toutes celles qui ont répondu à ces invitations tout au long de l'année, que ce soit en publiant un article, en commentant les participations ou tout simplement en lisant un des romans suggérés. Je sais à quel point cette littérature est éloignée des habitudes de certaines lectrices, et leur demande de conseil pour l’aborder m’a d’autant plus touchée pour cette raison. Merci à vous toutes donc de m’avoir accompagnée dans ces lectures et la poursuite de cette passion, avec fidélité ou de manière plus épisodique.

14 commentaires:

  1. J'aime beaucoup ce billet, il célèbre bien ce rendez-vous, la curiosité qui fut la nôtre en ta compagnie. Et cet accompagnement se poursuivra peut-être, épisodique et épistolaire :)

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    1. J'aime quant à moi l'idée de cet accompagnement poursuivi, surtout de façon épistolaire. :) Merci encore d'avoir présente pendant la plupart des rendez-vous, c'était un plaisir de les partager avec toi.

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  2. Merci à toi Mina, belle aventure pour moi :-) Dommage que je manque de temps pour poursuivre...

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    1. Je suis très contente que l'aventure ait été belle pour toi. :) Merci encore d'en avoir été pour cette dernière session. L'avantage des classiques, c'est qu'on n'est jamais vraiment en retard : après deux siècles, qu'est-ce qu'un an ou deux de plus sans les lire ? Peut-être trouveras-tu le temps et l'envie de poursuivre dans quelques années ; la découverte est réalisée, mon objectif est atteint.

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  3. Très bel article. Je vais à Paris ce week-end, laquelle des deux expositions me conseilles-tu d'avantage ? et quand on a jamais lu Sade, avec quel livre faut-il commencer ?

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    1. Merci beaucoup.

      En ce qui concerne les expositions, cela dépend de ce que tu recherches. Pour approcher Sade, je conseillerais l'exposition de l'Institut des lettres et manuscrits : elle est assez petite, mais propose des indications détaillées et une bonne synthèse quant au libertinage. A Orsay, j'ai trouvé moins d'explications écrites quant à Sade ou aux œuvres picturales présentées, l'audio-guide apporte sans doute des précisions. Je la conseillerais plutôt si tu es amatrice de peinture des 19e et 20e siècles, il y a de très belles toiles, assez variées.

      Pour Sade, là encore, cela dépend de ce que tu es prête à lire. As-tu déjà lu des textes érotiques et souhaites-tu en lire ? Ce n'était pas le cas d'Anne, et c'est la raison pour laquelle je lui ai conseillé le Dialogue entre un prêtre et un moribond ou les nouvelles des Crimes de l'amour. Celles-ci ne sont pas érotiques, mais assez cruelles et donnent un aperçu de l'univers de Sade, ainsi que de sa pensée. En Folio 2€, il y a Ernestine et Eugénie de Franval (la plus réussie du recueil à mes yeux et à ceux de l'auteur). Il existe plusieurs éditions de poche proposant une sélection de quelques nouvelles du recueil (Folio et Livre de poche, notamment).
      Si tu as envie de découvrir d'où vient la réputation de Sade et débuter avec les plus connus, sans avoir froid aux yeux, je dirais alors "Justine" ou "La philosophie dans le boudoir". J'ai beaucoup conseillé le second, qui est mon préféré, pour son côté joyeux et pédagogique : la philosophie de l'auteur est abordée progressivement et de façon très complète, entre les scènes pornographiques.
      En y repensant, j'avais également beaucoup aimé l'une des dernières œuvres de Sade, "Histoire secrète d'Isabelle de Bavière", dans le genre historique. Il noircit beaucoup le personnage d'Isabelle de Bavière et en fait une reine noire.
      J'espère que tu trouveras ton bonheur parmi ces propositions, n'hésite pas à me donner/demander plus de précisions quant à ces conseils et ce que tu recherches.

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    2. Merci beaucoup pour cette réponse détaillée !
      Pour les expos, la perspective de belles toiles me tente pas mal.
      Pour la lecture, tu me donnes plutôt envie de lire La philosophie dans le boudoir. Il m'est arrivé de lire des textes érotiques mais j'ai souvent été déçue. J'ai du mal à trouver de beaux textes littéraires ET érotiques.
      J'appréhende un peu les textes trop franchement pornographiques mais si c'est bien écrit, pourquoi pas.

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    3. Je t'en prie. Reviendras-tu me dire ce que tu as pensé de l'exposition si tu y vas ce week-end ? Bonne lecture de La philosophie dans le boudoir, j'espère qu'il répondra à tes attentes.
      Je rencontre le même problème que toi avec la littérature érotique contemporaine, il me manque une dimension plus littéraire, une écriture élégante qui sache se faire érotique sans être familière. L'avantage des classiques dans ce domaine est pour moi le recul quant au vocabulaire, il est parfois "vieilli" et perd de sa familiarité. Je me permets un dernier conseil de lecture : Eros en son absence de Sandrine Willems est le meilleur roman érotique contemporain que j'aie lu, à la fois littéraire et érotique ; l'auteure fait le pari de réunir Verlaine, Bach et Sade, autrement dit poésie, musique et érotisme, et y réussit parfaitement.

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  4. Merci encore d'avoir éveillé ma curiosité, Mina ! Ce fut un rendez-vous très riche, haut en couleurs et... résistant ! ;-)

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    1. Ravie d'avoir pu éveiller ta curiosité, je n'osais y croire. J'aime cette idée d'un rendez-vous "résistant". ;)

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  5. C'est vrai que ton billet invite drôlement bien à la découverte d'un univers qui sort de l'ordinaire. Tu attises la curiosité et partage avec enthousiasme l'intérêt, voire la passion, que tu as pour l'auteur.

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    1. Je n'irais pas jusqu'à passion, c'est un auteur qui me dérange, me bouscule et que j'ai envie de comprendre surtout. Je suis heureuse d'avoir pu susciter la même curiosité chez d'autres.

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  6. Je ne connais pas l'auteur, c'est dommage car j'aurai pu/dû aller voir les 2 expositions mais je préfère ne pas y aller si je n'ai pas encore lu ses oeuvres

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    1. Je ne dirais pas "dû", mais si tu aimes la peinture et ce que propose Orsay en général, je pense que tu pourrais aller voir l'expo sans avoir lu Sade : le lien n'est pas forcément évident, et les citations pourraient peut-être te donner envie de le découvrir.
      En ce qui concerne l'Institut des lettres et manuscrits, l'intérêt serait peut-être moindre pour toi, mais le parcours est beau, ne se limite pas à Sade et, surtout, propose un excellent aperçu du libertinage du 16e siècle à nos jours. C'est très axé vers un public sans référence dans le domaine (pour moi qui ai étudié le sujet, c'était forcément trop superficiel, mais ça a l'avantage d'être accessible).

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