La petite communiste qui ne souriait jamais | Lola Lafon

DÈS LES PREMIÈRES LIGNES, Lola Lafon m’a coupé le souffle et entraînée dans le sillage de la « petite communiste qui ne souriait jamais ». Trop jeune pour avoir connu son dix aux Jeux de Montréal, j’ai tout découvert dans ce roman : son exécution parfaite, le dérèglement de l’ordinateur, l’engouement suscité autour de la gymnastique artistique et de cette fillette androgyne. J’ai ensuite suivi avidement son parcours, depuis les premiers entraînements jusqu’aux dernières compétitions, jusqu’aux premières larmes publiques. J’ai assisté, le souffle retenu, à la naissance d’une athlète, puis d’une femme, à qui il sera reproché d’avoir grandi. Cette question du corps féminin, particulièrement prégnante dans le récit, est l’une de celles qui m’a le plus marquée : l’auteure met en évidence un malaise latent envers le corps adolescent, une fascination malsaine pour celui de l’enfant « innocent et pur », et une profonde mauvaise foi vis-à-vis de ces regards. Celui de la gymnaste sur elle-même n’est pas oublié non plus, et la puberté devient une « maladie », le corps une machine qui peut trahir, les rondeurs des formes encombrantes et indésirables. 
Il était une fois une histoire, cette histoire-là dont j’envoie consciencieusement chacun des chapitres à celle qui en est l’actrice et la spectatrice. Elle note, juge, exige la révision de quelques passages ou applaudit. Elle tient ma main qui écrit son histoire, m’encourageant à croire et écrire ce qui est parfois inexact, elle le sait sûrement. [p. 234]

Quelques passages m’ont permis de respirer à nouveau au cours du récit, de reprendre mon souffle avant de replonger : il s’agit des discussions imaginées entre Lola Lafon et Nadia Comaneci. Indiquées en italique, elles permettent de prendre un véritable recul face à la biographie romancée et d’aller plus loin dans les thèmes abordés. Les a priori et interprétations que le lecteur pourrait déduire sont déconstruites par les interventions supposées de la gymnaste refusant qu’on fasse « de [s]a vie ou de ces années-là un mauvais film simpliste. » [p. 115] L’opposition entre l’Occident capitaliste et l’Est communiste est par exemple remise en cause par des parallèles troublants. La diabolisation du second est également refusée, en convoquant des images heureuses ou en dénonçant certains comportements occidentaux, guère plus recommandables selon le point de vue. De façon générale, le lecteur est invité à faire un pas en arrière ou de côté, à ne pas prendre les faits pour argent comptant et à prendre conscience de l’entremêlement de la fiction et de la réalité. Lorsqu’une vie devient si médiatisée, donc « narrativisée », comment ne pas croire la connaître, tout en ne sachant comment faire la part du fantasme et de la vérité ?

Ne me cherchez pas car je suis nulle part. [p. 310]

NOTE : pour en savoir plus sur les thèmes de ce roman, je vous recommande l’article de Marilyne, à qui je dois cette lecture et qui propose un compte-rendu/chronique d’une rencontre avec l’auteure, ainsi que celui de Laeti.

La petite communiste qui ne souriait jamais

La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon

Actes Sud (Arles), 2014 – 1re publication

Egalement disponible dans l'édition de poche Babel

10 commentaires:

  1. Ton billet confirme tous les excellents avis que j'ai pu lire de ce roman !

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    1. Il le mérite et m'a donné bien du fil à retordre pour l'évoquer tant il est riche. Comptes-tu le lire après tous ces excellents avis ?

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  2. On ne s'ennuie jamais avec ce roman, il y a plusieurs rythmes (qui varient en fonction des différentes périodes de la vie de Nadia Comaneci) qui évitent la lassitude et surtout gardent en éveil le lecteur. Nos articles se rejoignent et ont le même enthousiasme.

    Parmi la biographie romancée, je me demandais juste quelle est la part de vrai, quelle est la part inventée. Durant ma lecture, j'allais donc régulièrement me renseigner sur internet pour vérifier les faits et je constatais que le texte de Lola Lafon colle vraiment à une réalité vécue. Un très bon souvenir en tout cas et très heureuse de le partager avec toi!

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    1. Tu as raison de souligner ces différents rythmes, c'est encore une richesse de ce roman (dont il y a tant à dire !)

      Je n'ai pas fait de recherche particulière pour ma part, démêler les faits des hypothèses n'est pas ce qui m'intéressait, et il me semble que le roman montre assez bien que les sources ne montrent pas forcément davantage la réalité, elles n'en sont elles aussi qu'une vision, une narration.

      Je suis moi aussi heureuse d'avoir partagé cette lecture avec toi, en quelque sorte, et d'avoir pu en discuter !

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  3. Découverte de l'année pour moi aussi, tant j'ai aimé la construction de ce roman, et l'écriture de Lola Lafon.

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    1. Je ne me rappelais plus de ton article, ni que tu avais lu ce roman. Je pense qu'il m'en restera le même souvenir que toi : une construction romanesque très réussie et une écriture que j'ai envie de retrouver plus tard.

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  4. Au-delà de nos précédents échanges, je vois un autre frein à ma lecture : la bio romancée. Je n'aime pas trop que l'on s'empare de la vie d'une personne existante ou ayant existé et qu'on la transforme en semi-fiction. Pourtant, j'ai aimé certains livres dans ce genre (je pense en particulier à La rose dans le bus jaune d'Eugène Ebodé) mais je reste toujours sur la défensive, ne sachant pas, en définitive, si ce que j'ai lu m'a informée ou m'a livré une vision déformée. En l'espèce, même les docs officiels ne doivent pas être d'une grande aide étant donné le contexte politique mais une rencontre avec le sujet m'aurait semblé être le minimum. Dans ce cas, je préfère lire une pure fiction même si l'auteur s'inspire d'une personne réelle. Je crois que c'est avant tout cela qui ne m'a jamais donné envie de lire ce roman (enfin, c'est un ensemble). Et tu sais que quelle que soit la qualité de la forme, j'ai besoin de sentir que le fond est solide.

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    1. Personnellement, je trouve la frontière assez mince entre les romans inspirés d'une personne réelle et ce qu'on appelle les biographies romancées ; dans les deux cas, on prend appui sur des faits connus et brode pour combler les trous de l'Histoire, non ? Pour moi, la démarche de lecture de cette petite communiste a été celle d'une fiction : je n'ai cherché ni à démêler les faits des hypothèses, ni à connaître la vie de Nadia Comaneci. Comme je te le disais précédemment, j'estime d'ailleurs que l'intérêt du texte est ailleurs, dans les réflexions que cela suscite, notamment autour de la fiction dans un cadre littéraire ou d'écriture au sens large.

      Te connaissant un peu et sachant que tu as besoin que le fonds soit solide, je comprends que l'idée d'une biographie romancée te rebute, surtout si tu pars sur l'idée de "biographie" et de non fiction. Nous retrouvons là notre "opposition" quant au fond et à la forme.

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  5. Il m'a beaucoup plu ce roman, surtout pour la comparaison est-ouest. Et après ma visite de la Russie, où j'ai entendu exactement le même discours à plusieurs reprises ça a renouvelé la réflexion.

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    1. Ca devait être d'autant plus interpelant si tu avais pu entendre ce discours en Russie... Ce n'est pas l'aspect que je retiens le plus à présent, mais il m'a beaucoup intéressée aussi, en particulier parce que l'auteure ne prend pas parti elle-même.

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