L'Antarctique | Claire Keegan

L’UN DES ÉLÉMENTS REMARQUABLES de ce recueil de nouvelles est la confiance que Claire Keegan semble accorder à son lecteur et à son intelligence. Elle pose les faits, sans les interpréter, les commenter ou donner d’indices sur le sens qu’elle y verrait elle-même. Elle indique ce qui s’est passé, revient parfois dans le passé, s’introduit succinctement dans l’esprit des personnages, et laisse le lecteur seul face à cette histoire, de la même façon qu’elle laisse les protagonistes de L’amour dans l’herbe haute face à eux-mêmes. Le style s’efface lui aussi derrière les faits et ne leur donne ainsi que plus de force. Dans ces conditions, il m’est difficile de qualifier ces nouvelles, de leur apposer un adjectif quelconque : elles sont, tout simplement, et m’ont fortement marquée. Sans pouvoir dire qu’elles m’ont plu, elles me restent en mémoire et m’ont marquée de leur empreinte.

Si je devais néanmoins aller plus loin que cette présence, j’ajouterais que l’ambiance de ces nouvelles est souvent campagnarde, d’une beauté rude et sans fioriture ; presque sans époque également. L’émotion n’y est pas absente, mais elle ne se dit, ni ne s’épanche ; retenue, elle se devine. Les nouvelles citadines m’ont paru quant à elles plus insidieuses dans leur cruauté. Ouvertement contemporaines, elles jouent davantage des sous-entendus que des non-dits, notamment dans Où l’eau est la plus profonde. Claire Keegan montre enfin dans les dernières nouvelles qu’elle sait manier l’humour à sa façon (toujours cruelle et de façon à laisser un frisson dans le dos) : On n’est jamais trop prudent est par exemple à part dans le recueil, en raison de l’absence de femmes, du narrateur masculin et de l’aventure tragi-comique qu’il narre.

Excepté dans cette avant-dernière nouvelle, les femmes ont en effet toujours un rôle prépondérant. Narratrice ou protagoniste principale, enfant, jeune fille ou femme, elles sont au centre des récits et s’imposent au lecteur. Par un portrait plus net et par une présence plus marquée, elles prennent le pas sur les personnages masculins, dont elles ébranlent les traditions. Si quelques-unes se résignent, plusieurs femmes posent des actes de révolte silencieuse, notamment dans Les hommes et les femmes, ou réagissent plus ouvertement, comme l’une des Sœurs. D’autres se placent plutôt dans une position d’attente lors du final de la nouvelle, prêtes à accueillir le changement ou à se résigner face à la lâcheté des hommes. 

Des nouvelles marquantes.

NOTE : pour en savoir plus sur la dimension féminine de ces nouvelles, je vous recommande l'article de Flo, ainsi que celui de Marilyne au sujet du style de Claire Keegan ; deux lectrices à qui je dois la découverte précieuse de cette auteure. Laeti, avec qui j'ai eu le plaisir de partager cette lecture, s'attarde quant à elle sur l'ambiance des nouvelles.

L'Antarctique - Claire Keegan

L’Antarctique de Claire Keegan, traduit de l’anglais par Jacqueline Odin

10 | 18 (Paris), 2011

1re publication (Angleterre) : 1999
1re traduction française (Sabine Wespieser) : 2010


* Mois de la nouvelle * 

22 commentaires:

  1. Pour moi, c'est un très grand recueil de nouvelles et je pèse mes mots. La première m'a marquée à vie. Bises

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    1. Indéniablement le meilleur recueil de nouvelles que j'aie pu lire jusqu'à présent, et tu sais comme je pèse moi aussi mes mots. De nombreuses nouvelles m'ont marquée, dont la première (il faut dire qu'elle constitue le premier choc, celui que je n'attendais pas). Bises.

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  2. Bonjour Mina, je découvre ces pages grâce à Flo :) Je n'ai pas encore lu Claire Keegan et ces portraits de femmes m'intéresseraient beaucoup !

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    1. Bonjour Naïk et bienvenue sur mes pages. :) Je dois la lecture de Claire Keegan à Flo (et Marilyne) justement, elle approuvera certainement cette incitation à la découvrir. Je me suis moins attardée que je ne l'aurais voulu sur cette dimension féminine, très intéressante.

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  3. Aaaah, le billet ! Je suis heureuse que cette lecture ait été marquante. Parce que lire Claire Keegan, je ne vois pas meilleure définition, mémoire et empreinte, il me semble que j'avais aussi employé ces mots-là, pour ce recueil ou pour " A travers les champs bleus ". Je garde un souvenir fort de certaines de ces nouvelles. Et quand viendra l'heure de " A travers les champs bleus "... Imagine seulement, des nouvelles plus longues, vibrantes, à la hauteur du court roman " Les trois lumières ".

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    1. Oui, enfin le billet... Difficile à écrire après une lecture si marquante. Merci de m'avoir amenée à cette lecture, encore. Je prendrai le temps de me remettre de celle-ci avant de partir "à travers les champs bleus", je sais déjà que je n'en sortirai pas indemne non plus d'après ce que tu en dis.

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  4. J'avais adoré ce recueil de nouvelles, et la manière très concise de mettre en situation les personnages.

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    1. C'est vrai qu'il n'y a pas un mot de trop, tout est dit de façon très concise et précise.

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  5. Je n'ai lu que "les trois lumières", j'ai très envie de découvrir ses recueils de nouvelles.

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    1. J'ai aussi débuté avec Les trois lumières, que je pense relire et apprécier davantage encore à la lumière de ces nouvelles. Je ne peux que te conseiller vivement ce recueil si tu aimé le roman.

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  6. Comme tu le sais, j'ai lu "à l'envers" : je ne connais que "A travers les champs bleus" pour le moment, mais je devine que je passerai un bon moment quand je lirai celui-ci !

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    1. Je l'ai lu dans le désordre en débutant avec Les trois lumières. ;) Je suis comme toi certaine de passer un excellent moment avec le prochain recueil que je lirai.

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  7. "L'Antartique" est juste un Bijou <3 Et son petit roman "Les Trois Lumières" est un coup de coeur aussi ! Ici j'attends impatiemment de découvrir son nouveau titre "A travers les champs bleus" !
    Merci pour ce beau billet !!!

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    1. De même pour moi, coup de coeur pour Les trois lumières et claque inoubliable avec L'Antarctique. Je me laisse du temps avant A travers les champs bleus (paru en poche récemment, qu'attends-tu ? :)), pour reprendre mon souffle.
      Merci pour ton passage.

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  8. Bien que j'ai surtout relevé dans mon billet d'époque la dimension féminine (que l'on retrouve dans "A travers les champs bleus" tout comme la ruralité), je rejoins tout à fait le début de ton billet. C'est d'ailleurs un aspect que j'apprécie énormément chez les écrivains, cette confiance donnée au lecteur comme un cadeau (j'ai horreur que l'on m'explique le pourquoi du comment comme si j'étais idiote et/ou incapable de comprendre par moi-même). Et Claire Keegan excelle à rester dans la suggestion, le geste inachevé.
    J'espère que tu aimeras également son autre recueil (pour l'automne prochain si je comprends bien ? ;D) même si comme je l'écrivais chez Laeti, "Les trois lumières" reste mon Keegan préféré (il faudrait que je me l'offre et que je le relise, voire que je tente la VO : ça doit être jouable).

    Si Claire Keegan savait combien elle participe à la cohésion entre trois lectrices aux goûts différents, elle se dépêcherait sûrement de faire publier un autre livre ;D

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    1. Je suis plutôt confiante pour A travers les champs bleus, dont la lecture est en effet prévue pour l'automne prochain (ou dans deux ans, j'ai déjà introduit la demande de délai prolongé :p). Je compte en attendant relire Les trois lumières, je pense mieux le comprendre suite à ce recueil, qui a pris la place de préféré entre les deux pour le moment.
      Et oui, il faut que Claire Keegan publie un autre livre, que ferons-nous quand j'aurai lu A travers les champs bleus ?

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    2. C'est quoi cette demande de délai prolongé ? Quelqu'un l'a validée ? :o
      Il me faut aussi relire Les trois lumières, si possible en VO, puisque quitte à l'acheter autant renouveler un peu le plaisir (sauf imprévu, ma relecture du Goolrick grâce à toi aura lieu en décembre : j'en frétille d'avance ;)
      Que ferons-nous ? Nous devrons trouver un(e) autre auteur qui nous rassemble (c'est pas gagné, je te l'accorde, mais il faut garder espoir :D)

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    3. Tu ne lis donc pas mes mails ? ;) Je t'ai parlé de la demande de sursis le 3 novembre, et Marilyne a déjà accepté, il ne me manque que ton accord (même si je n'en ferai quand même qu'à ma tête quant à l'automne).
      J'attends tes impressions en décembre, en espérant que tu apprécieras autant que tu te le promets.
      Pour le prochain auteur, j'ai bien quelques petites idées, mais j'attends de voir qui refermera le trio... Je nourris quelques espoirs sur un titre de ma PAL.

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  9. J'ai sans doute mal dosé cette lecture, dommage car quand je lis tous ces commentaires, je suis vraiment passée à côté de quelque chose d'intéressant. Ceci dit, même si j'ai aimé Les trois lumières, il n'a pas été un énorme coup de coeur comme ce fut le cas pour certaines. De façon générale, je suis réticente à tout ce qui est suggéré. Quoi qu'il en soit, je retiens l'importance d'espacer les nouvelles.

    Tu relates bien l'ambiance et l'atmosphère de ces histoires. j'aime ton regard sur celles-ci, et le croisement que tu fais entre les personnages. J'aurais sincèrement aimé avoir les mêmes ressentis que toi avec ces lectures. Bientôt, peut-être....

    Bises

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    1. J'ai aussi appris à espacer les nouvelles lors d'un mois thématique de Flo : il me semble qu'il sert aussi à ça, à découvrir le genre et à prendre ses marques, savoir comment le lire. Il permet aussi de mieux distinguer les types de nouvelles et lesquelles te correspondent. Si la suggestion te plaît moins, les nouvelles de Claire Keegan ne sont peut-être pas pour toi (tu le verras avec A travers les champs bleus alors ?) J'ai personnellement du mal avec les non-dits, les incompréhensions entre les personnages, mais les gestes sont ici assez suggérés pour que j'aie le sentiment de comprendre et adhère à cette esthétique.

      J'espère que ta prochaine lecture sera plus heureuse, et si non, c'est que cette auteure ne te convient pas, sans que tu rates forcément quelque chose. Nous aurons l'occasion d'en reparler certainement.

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  10. J'ai lu l'article de Laeti et celui d'Anis aussi (litterama), et c'est fou à quel point vous vous êtes appropriées différemment ces nouvelles. Chacune y a vu quelque chose de différent. C'est vraiment troublant. Malgré tout, à vous lire toutes les trois, je crois que l'ensemble sera trop froid (dans le sens rude et résigné aussi peut-être) et peut-être trop féminin à mon gout.

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    1. Je n'avais pas vu l'article d'Anis, je viens d'aller le lire et la rejoins tout à fait dans sa lecture, même si j'ai moins insisté sur cette dimension féminine. Si elle ne te plaît pas dans la littérature, je crois qu'il vaut mieux en effet que tu passes ton tour.
      Cette diversité des lectures appuie mon premier propos, il me semble : l'auteure ne guide pas son lecteur, elle le laisse s'approprier les textes. C'est pour moi la marque d'un grand livre.

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