La femme auteur | Madame de Genlis

DANS CETTE NOUVELLE partiellement autobiographique, Madame de Genlis s’inscrit dans la mode sentimentale de l’époque ; elle narre une histoire d’amour par le menu : rencontre dans la société, séduction, premiers regards, attente, soupirs, etc., suivi d’une relation enfin épanouie malgré le souvenir d’une rivale, avant de s’achever de façon assez amère dans la jalousie, le doute et les larmes. Au fil de ce récit délicat, sont égrenées quelques pensées sur l’amour et la façon de l’appréhender des hommes et des femmes, notamment. Rien de bien nouveau pour qui connaît ses classiques sentimentaux et rousseauistes, cela se laisse lire agréablement, sans longueur excessive. 

L’intérêt de cette nouvelle se trouve pour moi ailleurs que dans ce sujet principal. Sous le couvert de ce prétexte fictionnel, Madame de Genlis se révèle et évoque son expérience en tant que femme auteur. Son héroïne le devient comme elle imprudemment pour une bonne cause, puis apprendra cruellement quel sort est réservé aux femmes qui « sortent de leur rang » et du rôle attribué à leur sexe. 

La condition des femmes est, ainsi que toutes les autres, heureuse quand on a les vertus qu’elle demande ; malheureuse, quand on se livre aux passions violentes, à l’amour qui nous égare, à l’ambition qui nous rend intrigantes, à l’orgueil qui nous corrompt et nous dénature. L’homme qui désirerait être une femme serait un lâche, la femme qui voudrait pouvoir devenir un homme ne serait déjà plus une femme. [p. 27]
Bien que la société change et que les questionnements du XVIIIe siècle quant à la condition féminine ne soient pas si loin, il est attendu des femmes, dans les sociétés mondaines, qu’elles soient timides, réservées, délicates, douces et gracieuses ; spirituelles, mais pas philosophes, dotées de dons artistiques en tant qu’interprète, mais certainement pas en tant qu’auteur ; en un mot, charmantes, mais jamais supérieures aux hommes.
Ils n’adopteront jamais une femme auteur à mérite égal, ils en seront plus jaloux que d’un homme. […] Ils ne nous permettront jamais de les égaler, ni dans les sciences, ni dans la littérature ; car, avec l’éducation que nous recevons, ce serait les surpasser. [p. 28]
Tout en témoignant partiellement de l’esprit d’une époque et d’une société, tant à l'égard des femmes que des auteurs (admirés et méprisés, encensés puis détruits par la critique), Madame de Genlis prend également position, assez étrangement du côté des hommes. Son ton moralisateur et la fin de son héroïne cherchent à dissuader ses consœurs de suivre la même voie qu’elle. Sans doute la pensée de l'auteure se cache-t-elle entre les lignes... Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’elle prendra la plume pour faire ouvertement l’éloge de la littérature féminine et défendre les femmes auteurs.

Une nouvelle sentimentale en miroir d’une époque.
 
La femme auteur - Madame de Genlis

La femme auteur de Madame de Genlis, extrait de Nouveaux contes moraux et nouvelles historiques, édité par Martine Reid


Gallimard (Paris), coll. Femmes de lettres, 2007


1re publication : 1825


* Mois de la nouvelle *

4 commentaires:

  1. J'ai compris récemment que ces petits livres étaient souvent tirés d'oeuvre plus complètes et je préfère lire ces dernières. Je note donc le livre d'où est extrait cette nouvelle car je m'intéresse beaucoup aux salons littéraires, à la Préciosité et à la naissance des femmes de lettres au XVIIème siècle.

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    1. C'est une période qui m'intéresse beaucoup également et que j'aimerais explorer davantage (avec des lectures critiques) ; encore un beau projet en attente chez moi...
      Pour les Folio 2€, je trouve qu'ils permettent une découverte à petit prix et une première approche avant de lire les œuvres plus complètes : je ne suis par exemple pas sure de poursuivre avec Madame de Genlis, dont le ton moralisant risque de m'agacer à long terme, même si j'ai apprécié lire cette nouvelle de façon indépendante.

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  2. La philosophie du texte me conviendrait sans nul doute mais le côté sentimental me fait fuir. Etant donné tes centres d'intérêt, tu devrais lire, si ce n'est déjà fait, "Une chambre à soi" de Woolf (qui épargne au lecteur tout sentimentalisme même si son admiration pour Jane Austen a bien failli m'achever).

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    1. Tu es bien l'une des dernières personnes à qui je conseillerais ce texte... J'ai réussi à ne pas m'agacer du ton didactique par la brièveté du texte, mais je n'en étais pas loin et n'ose imaginer ta réaction (sans même parler du sentimentalisme).
      J'ai déjà lu Une chambre à soi, que j'avais apprécié, et le relirais bien maintenant que tu me le rappelles.

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