A l'abri des regards | Anne-Frédérique Rochat

Je suis partie, j’ai quitté la maison. Je ne pouvais pas faire autrement. J’avais l’impression d’être dans un étau qui se resserrait, une prison. Je ne me sentais plus à ma place, plus chez moi, comme entourée d’étrangers. [p. 30]
C’EST SUR CE DÉPART que s’ouvre le dernier roman d’Anne-Frédérique Rochat. La première narratrice, Anaïs, quitte le domicile familial pour une petite chambre d’étudiant, avec l’espoir de se « retrouver ». Victime de névroses diverses et d’hallucinations, elle ne parvient plus à dépasser son mal-être, si ce n’est « à l’abri des regards » qui l’oppressent. La narration est ensuite prise en charge par l’une de ses filles, qui pose un regard encore enfantin sur le monde et pourtant très lucide sur sa mère en particulier. Avec simplicité, sans préjugés, elle semble davantage la comprendre que ses autres proches. Le locataire de la chambre se montre lui aussi compréhensif, bien qu’il ait connu son lot de souffrances, mises en évidence dans la troisième partie qui lui donne la parole. Une quatrième voix viendra s’ajouter tardivement à ce chœur, avant l’épilogue qui revient à Anaïs.

D’emblée, Anne-Frédérique Rochat suscite l’attachement pour chacun de ces personnages blessés, à la recherche d’un nouvel équilibre. L’introspection, associée à de nombreux dialogues, les rend proches du lecteur, qui endosse alors le rôle du confident. Tout en lui donnant le sentiment d’omniscience, de nombreux secrets sont tenus cachés, entretenant le suspense et l’envie de poursuivre la lecture.

Tout comme dans Le sous-bois, l’auteure joue des non-dits avec habileté pour aborder la question du déséquilibre familial : quelles en sont les conséquences ? Faut-il vraiment exhumer les secrets et les silences ? Il n’y a pas de véritable réponse à cette dernière interrogation laissée au lecteur ; le roman s’achève comme il a débuté : in medias res. Si le procédé est intéressant pour instaurer immédiatement une certaine tension, en confrontant le lecteur au mal-être du premier personnage dès les premières lignes, il me laisse en revanche sur ma faim en terminant le roman, avec l’envie de poursuivre encore un peu en compagnie de cette famille et sans être certaine d'avoir compris pourquoi lier ces quatre voix. Un « à suivre… » annonciateur d’un second tome ne m’aurait guère surprise, en dépit d’une dernière phrase assez définitive, laissant deviner la direction prise par Anaïs.  

Un roman touchant, qui me laisse un peu trop de questions.

NOTE : j’ai été agréablement surprise de trouver deux ou trois helvétismes (assez simples à comprendre, comme « huitante ») dans le roman et de constater que la langue de l’auteure avait été respectée, sans imposer d’uniformisation pour le marché français.

A l'abri des regards - Anne-Frédérique Rochat

À l’abri des regards d’Anne-Frédérique Rochat

Luce Wilquin (Avin), coll. Sméraldine, 2014 – 1re publication

* SP reçu de l’éditeur *

8 commentaires:

  1. Je ne connais ni l'auteur ni la maison d'édition.
    Pourquoi pas ? C'est ce que tu as l'air de dire en tout cas

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    1. Je ne peux qu'encourager à découvrir la maison d'édition, comme je l'avais fait l'an dernier avec un challenge. Pour ce qui est de l'auteure, son écriture me plaît, même si je reste sur ma faim cette fois et moins enthousiaste que je ne l'aurais voulu, donc pourquoi pas la découvrir elle aussi, en effet. J'espère que l'occasion se présentera pour toi et d'autres lecteurs.

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  2. Bravo d'avoir placé "in medias res" ;-) C'est mieux de découvrir l'auteur avec un roman précédent ? Lequel ?
    Mior : comment ça, tu ne connais pas cette maison d'édition !! ;-)

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    1. Merci ^^ C'était le terme qui s'imposait.
      Je ne sais pas si c'est mieux de la découvrir avec un autre roman, mais j'avais préféré le précédent, Le sous-bois, où la tension est plus progressive que dans celui-ci et qui m'a moins laissée sur ma faim. Quant à son premier roman, je ne l'ai pas (encore) lu, donc difficile à dire... Vois peut-être en fonction du thème ce qui t'inspire le plus ?

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  3. Les secrets, les doutes, les déséquilibres, la famille, la femme en burn-out, tout ces ingrédients ne peuvent que me pousser vers cette lecture!! Mais une fin en interrogation, ça me plaît moins ça...

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    1. Si ça peut te rassurer sur la fin, la dernière phrase donne tout de même une direction assez claire pour te laisser imaginer la suite de la vie des personnages. Laisse-toi tenter, si tant de thèmes t'attirent, ce serait dommage de s'en priver. ;)

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  4. J'aime beaucoup le titre, et j'aime les romans qui nous laissent des questions en suspens (mais pas trop non plus). Vu que moi aussi je suis encore une néophyte avec cet éditeur, je profiterai peut-être de ce titre pour me lancer, j'aime ce que tu dis d'Anaïs....

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    1. J'espère que tu trouveras le livre facilement alors (on m'a dit que ce n'était pas toujours le cas en France) et qu'il sera à la hauteur de tes attentes. J'attendrai tes impressions...

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