Fêtes galantes | Paul Verlaine

DANS CE RECUEIL POÉTIQUE, Verlaine recrée tout l’univers de Watteau : le ciel si pâle et les arbres si grêles / [semblant] sourire à nos costumes clairs [A la promenade], les éclairs soudains de nuques blanches [Les ingénus], cette heure dont la fuite / tournoie au son des tambourins [Le faune], les molles ombres bleues ou encore la lune rose et grise [Mandoline].

Se croisent au détour des allées ombragées et sous la lune musiciens, comédiens, mondains, fantoches, masques et bergamasques [Clair de lune], jeunes fous et belles. La galanterie le dispute à la fête, la fausse sévérité à la moue assez clémente de la bouche [A la promenade], tandis que la mélancolie romantique n’est pas loin. Il me semble que c’est surtout cette dernière qui est généralement retenue, peut-être parce qu’elle encadre le recueil avec le Clair de lune en ouverture et le Colloque sentimental en final.

Pourtant, Verlaine n’en présente pas moins d’autres figures joyeuses ou rêveuses sans amertume [L’allée ; Les ingénus]. Les propos galants semblent parfois sincères [En sourdine ; A Clymène], si l’exagération ne venait en rappeler l’aspect ludique dans ces sociétés [Dans la grotte ; Lettre]. La présence abondante des comédiens du théâtre italien (Colombine, Pierrot et Arlequin sont en effet de la partie) rappelle également la facticité des conversations mondaines [Sur l’herbe].

De son écriture si délicieusement musicale, Verlaine reconstitue donc sous les yeux du lecteur attentif tout un monde plus complexe qu’il n’y paraît, suscitant diverses sensations : admiration, nostalgie, mais aussi moquerie désabusée face à tant de vacuité. Rien ne paraît réel dans ces décors fantasmagoriques, où jouent des personnages aux noms si typés qu’on les croit d’emprunt ; à l’instar de la peinture de Watteau, une douce brume entoure la poésie de Verlaine, rendant ses contours flous et sa charge onirique plus forte.

Les donneurs de sérénades
Et les belles écouteuses
Échangent des propos fades
Sous les ramures chanteuses.

C’est Tircis et c’est Aminte,
Et c’est l’éternel Clitandre,
Et c’est Damis qui pour mainte
Cruelle fait maint vers tendre.

Leurs courtes vestes de soie,
Leurs longues robes à queues,
Leur élégance, leur joie
Et leurs molles ombres bleues

Tourbillonnent dans l’extase
D’une lune rose et grise,
Et la mandoline jase
Parmi les frissons de brise.
[Mandoline]

Fêtes galantes - Paul Verlaine

Fêtes galantes de Paul Verlaine, édité par Jacques Borel

Fêtes galantes, Romances sans paroles, précédé de Poèmes saturniens, édité par Jacques Borel, Gallimard (Paris), coll. Poésie, 1973

1re publication : 1869

8 commentaires:

  1. Je l'ai relu récemment, j'ai aimé son charme mélancolique. J'en ai profité pour aller voir l'expo "fêtes galantes" au musée jacquemart, très belle expo !

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    1. J'ai fait le chemin inverse : j'ai visité (et apprécié moi aussi) l'expo, puis relu le recueil de Verlaine, où j'ai aimé ne pas trouver que la mélancolie à laquelle je m'attendais. J'en retiens surtout les tableaux de Watteau qui ont resurgi et la musicalité de Verlaine.

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  2. Je l'ai lu mais il y a longtemps et la poésie n'est pas mon genre favori. Il faudrait que je le relise pour voir !

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    1. Lis-le quand l'envie s'en fera sentir ! Je crois que je ne l'avais pas autant apprécié lors de la première lecture que cette fois-ci : le moment s'y prêtait bien pour ce recueil-ci, et je suis très sensible à la poésie de Verlaine.

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  3. J'aime beaucoup Verlaine même si je reste une éternelle amoureuse des mots de Baudelaire et Rimbaud.
    J'adore lire leurs poèmes à mes trolls, pour le plaisir égoïste de les lire à haute voix.

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    1. Je reste quant à moi une éternelle amoureuse de la poésie de Verlaine, en particulier de ces Fêtes galantes en ce moment. Baudelaire et Rimbaud me touchent moins, en tout cas lors de leur première lecture.
      Quelques-uns de tes trolls profitent peut-être eux aussi de ces lectures à haute voix, j'ai été assez marquée par Le dormeur du val découvert lors d'un cours de poésie. ;)

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  4. Quelle élégante nonchalance dans ce poème... assortie de mélancolie...

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    1. Tu as énoncé toutes les raisons pour lesquelles je l'aime tant ; mon préféré de Verlaine en ce moment.

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