La Belle et la Bête

« Charmante Belle, ne regrette point ce que tu viens de quitter. Un sort plus illustre t’attend ; mais si tu veux le mériter, garde-toi de te laisser séduire par les apparences. » [Mme de Villeneuve, p. 49]
AVEC LA BELLE ET LA BÊTE, qu’on oublie bien souvent de lui attribuer lors des adaptations qui en sont faites, Madame de Villeneuve livre un conte entièrement construit autour de la maxime incitant à la méfiance vis-à-vis des apparences. Elle le fait par le biais de l’histoire de la Belle et de la Bête telle qu’on la connaît généralement (un prince beau et spirituel peut se cacher sous une apparence horrible et dépourvue d’esprit), mais également grâce au récit enchâssé révélant les origines de la Belle (une bergère peut cacher une fée, une fille de marchand être une princesse, et les malheurs n’être que le prélude à un grand bonheur pour qui sait s’en montrer digne). Ce bonheur doit se mériter non par l’amour comme dans les adaptations les plus récentes, mais par le sens du devoir et la vertu. Madame de Villeneuve insiste fortement sur cet aspect et rend ainsi son texte assez moralisant sous des dehors merveilleux, en faisant preuve de moins de subversivité que Madame d’Aulnoy.
[…] et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps, et dans un bonheur parfait, parce qu’il était fondé sur la vertu. [Mme Leprince de Beaumont, p. 17]

Quelques années plus tard, Madame Leprince de Beaumont reprend ce conte dans un recueil et le réduit considérablement (d’une petite centaine de pages en Folio à une dizaine en Librio), aussi bien d’un point de vue narratif qu’au niveau des détails de l’histoire : Belle passe d’une fratrie de onze enfants à six et vit son aventure en quelques semaines plutôt qu’en quelques mois, pour ne citer que ces deux exemples. Les récits enchâssés sont également omis. Tandis que Madame de Villeneuve prenait le temps de narrer un récit riche de descriptions et de donner une certaine épaisseur psychologique aux personnages, en particulier à la Belle, en les faisant évoluer dans le temps, Madame Leprince de Beaumont livre un texte plus concis, mieux adapté à des enfants. La Bête est dite horrible, sans autre précision ; la monotonie des jours et des questions rituelles est résumée en un sommaire de quelques phrases, et non narrée à plusieurs reprises avec des variantes. Cette rapidité de l’intrigue la rend moins vraisemblable, bien que le style soit plus conforme à celui des contes traditionnels actuels ou populaires, destinés aux enfants. Pour la même raison, j’y ai moins retrouvé la marque du 18e siècle, plus présente dans la version de Madame de Villeneuve à travers les spectacles auxquels assiste la Belle, les trésors déployés pour elle et le goût de l’exotisme, entre autres.

Deux versions intéressantes d’un célèbre conte, chacune à leur façon.

La Belle et la Bête - Mesdames de Villeneuve et Leprince de Beaumont

 

La Belle et la Bête de Madame de Villeneuve, extrait de La Jeune Amériquaine et les contes marins, édité par Martine Reid | Gallimard (Paris), coll. Femmes de lettres, 2010 | 1re publication (anonyme) : 1740

La Belle et la Bête de Madame Leprince de Beaumont, extrait du recueil Le Magasin des enfants | J’ai lu (Paris), coll. Librio, 2013 | 1re publication : 1757


* Il était une fois… les contes de fées *

8 commentaires:

  1. Merci pour cette nouvelle participation et cette belle chronique d'un grand classique et de ces deux versions, tu me donnes envie de les relire !

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    1. Tu les as lues toutes les deux ? Qu'en avais-tu pensé si t'en souviens ?

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  2. Merci pour ce billet ( tu sais comme le sujet m'intéresse, et là, je découvre avec toi )

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    1. Je ne pensais pas te faire découvrir quoi que ce soit dans ce domaine, je suis contente que ce billet t'ait intéressée. La série s'arrêtera dimanche, mais une autre pourrait être programmée à l'avenir, quand j'aurai trouvé d'autres contes féminins du siècle classique (l'évolution que j'ai observée cette fois-ci m'a interpellée et j'aimerais creuser le sujet).

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  3. J'ai relu ces deux textes il y a peu aussi, et comme toi, j'ai préféré la version de Mme de Villeneuve. J'ai fais un petit article sur mon blog, si ça t'intéresse :)

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    1. Bien sûr que ça m'intéresse, je vais te lire tout de suite. :) J'ai aussi le film sorti cette année (je viens de le voir sur ton blog).

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  4. Je ne connaissais pas la version de Madame de Villeneuve mais bien l'autre. Tu me donnes encore plus envie de les lire ! Je suis beaucoup attirée par les contes en ce moment. Je ne sais pas si tu as vu le film de Jean Cocteau aussi mais il est vraiment bien !

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    1. J'ai aussi eu envie de revenir aux contes dernièrement et en ai relu quelques-uns. Je te conseille celui de Mme de Villeneuve en tout cas, il m'a paru beaucoup plus intéressant que celui de Mme Leprince de Beaumont. Merci pour le conseil du film de Cocteau, je le retiendrai (j'espère être moins déçue que par le dernier sorti, celui de Christopher Gans).

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