La Vénus à la fourrure | Leopold von Sacher-Masoch

L’ART ET LE RÊVE président à ce roman, dès la première scène. Une rencontre rêvée avec Vénus, vêtue d’une fourrure et glacée malgré le retour des beaux jours en Allemagne, surprend le premier narrateur, qui y associe ensuite le tableau exposé chez son ami Séverin, décrit ci-dessous.
C’était une huile de grandes dimensions, aux coloris puissants, dans le style de l’école flamande. Son motif était passablement étrange. Appuyée sur le bras gauche, une belle femme nue dans une sombre fourrure reposait sur un sofa. Un sourire enjoué éclairait son visage délicat et son épaisse chevelure, relevée dans un chignon à l’ancienne, était poudrée à frimas. Sa main droite jouait avec un fouet pendant que son pied nu s’appuyait négligemment sur un homme couché devant elle comme un esclave ou un chien. Cet homme aux traits accusés mais harmonieux, qui trahissaient une profonde mélancolie et une passion poussée jusqu’à l’abnégation, cet homme qui levait vers elle le regard brûlant et exalté d’un martyr, qui servait de tabouret pour ses pieds, cet homme n’était autre que Séverin. [p. 29-30]
Ce tableau, de même que le rêve liminaire, contient de manière condensée de nombreux éléments du roman : la fascination pour l’Antiquité, la cruauté, les rapports amoureux en tant que rapports de force, l’évolution de l’amour et de l’érotisme au cours des siècles, entre autres. Plus encore, ces premières mises en abyme annoncent les suivantes (le procédé du manuscrit trouvé, par l’intermédiaire du journal de Séverin offert à la lecture, atteste de la réalité du récit, en parallèle du tableau peint lors de la même époque de sa vie ; le fantasme du héros naît d’un souvenir d’enfance ravivé par la reproduction de la Vénus à la fourrure du Titien, qui sera ensuite mimée par la femme aimée ; de nombreux épisodes bibliques, comme celui de Sanson et Dalila, sont narrés en parallèle des (més)aventures de deux amants), ainsi que les fréquents brouillages entre la réalité et la fiction qui affectent les personnages. Fortement imprégnés par la mythologie gréco-romaine, Séverin et Wanda choisissent en effet de placer leur amour sous cette égide fictive et de vivre dans une réalité à part. Cela implique pour chacun d’eux d’adopter un rôle bien défini – la Vénus à la fourrure ou la dominatrice pour Wanda et l’esclave pour Séverin, soumis aux ordres et au fouet de sa compagne – afin de rendre possible cette pièce de théâtre privée. Néanmoins, tous les acteurs finissent par ôter leur masque, et cette tentation demeure importante dans le récit : Wanda se fait tendre à plusieurs reprises, tandis que Séverin s’effraie parfois de l’aliénation qu’il a lui-même réclamée à cors et à cris. Toutes ces protestations finissent par faire partie du jeu, à tel point que le lecteur en vient à ne plus distinguer clairement la frontière entre la réalité et la fiction. C’est alors qu’un autre jeu peut débuter : celui des interprétations. Le premier narrateur et lecteur du journal de Séverin le rappelle lorsqu’il demande à celui-ci la morale de son histoire :
« Très bien, mais quelle est la morale de l’histoire en reposant le manuscrit sur la table. […] 
– C’est que la nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie ; elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail, qu’elle pourra le devenir. Être le marteau ou l’enclume, nous n’avons pas d’autre choix aujourd’hui. J’ai été assez bête pour me faire l’esclave d’une femme, tu comprends ? Telle est donc la morale de cette histoire : qui se laisse fouetter mérite d’être fouetté. [p. 217-218]
Cette conclusion – assez proche de celle énoncée un siècle plus tôt par Choderlos de Laclos dans ses essais sur l’éducation des femmes et contenue implicitement dans ses Liaisons dangereuses – oriente donc l’interprétation vers une dénonciation de la condition féminine, qui disculpe en quelque sorte le personnage de Wanda. Il est également possible de lire ce roman comme un récit d’apprentissage et partiellement autobiographique selon Nicolas Waquet ou, selon mes impressions personnelles, comme un questionnement sur la pérennité du désir : la souffrance engendre-t-elle l’adoration et est-elle nécessaire à la prolongation de l’amour destiné à s’éteindre sans cela ? Comment entretenir le désir de l’autre et repousser l’ennui intrinsèquement lié à l’oisiveté aristocratique ?

Contrairement à ce que pourrait laisser penser la réputation de l’auteur* et le sujet du roman, la qualification d’érotique est assez contestable à son sujet. Sacher-Masoch s’attache davantage à la description des rapports de force entre les personnages qu’à celle de leurs relations amoureuses, rapidement évoquées à l’aide de périphrases euphémisantes comme celle-ci : « J’arrachai sa veste de fourrures, ses dentelles, et sentis son sein nu palpiter sous le mien. » [p. 91] De plus, bien que le support choisi (un journal intime) soit celui de l’écriture de soi et de ses sentiments, ceux-ci sont rarement exprimés de manière directe et crue ; les récits mythologiques ou bibliques et les références à la nature permettent de les transmettre indirectement et plus subtilement.

Un roman riche de sens et fascinant.

* NOTE | ANECDOTE : le terme « masochisme » a été créé par le docteur Richard von Krafft-Ebing dans son ouvrage Psychopathia Sexualis (1886) à partir du nom de Sacher-Masoch, qui n’a guère apprécié cet « honneur ». Le psychanalyste n’a en effet pas eu la délicatesse d’attendre la mort de l’auteur pour immortaliser son nom de cette façon, ainsi que celui du marquis de Sade (qui a donné lieu au « sadisme »).

NOTE | Désir, amour et libertinage : tandis que Vénus porte également la fourrure dans le film de Polanski, le Diable s'invite chez Marilyne.

La Vénus à la fourrure - Sacher-Masoch

La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch, traduit de l’allemand et préfacé par Nicolas Waquet

Rivages poche (Paris), collection Petite bibliothèque, 2009
 
1re publication (Allemagne) : 1870

9 commentaires:

  1. Je constate que tu as vu le film de Polanski, moi aussi, fascinant, un peu malaise quand même. Toi tu complètes avec le roman. Merci, car ce n'est pas sûr que je le lise!

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    1. Un malaise intéressant et bien instillé chez Polanski, qui accentue celui que pourrait susciter le roman. Pourquoi ne pas le lire ?

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  2. Cette frontière entre réalité et fiction est merveilleusement bien rendue dans le film ! (Je ne crois pas que je lirai le bouquin non plus...)

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    1. C'est justement en partie grâce au film (dont je parle dans un autre article) que j'ai été si marquée par cet aspect en relisant le roman. C'est tout aussi fascinant et dérangeant que chez Polanski, aussi bien agencé.

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  3. Passionnant billet. Ce que tu décris de cette lecture, la fascination, la frontière entre réel et fiction dans le récit me font te dire que je lirai ce roman ( plutôt que de voir le film ou alors, ensuite, plus tard )

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    1. Merci beaucoup. Je suis contente d'avoir convaincu au moins une lectrice, le roman en vaut vraiment la peine, loin de l'image qu'on pourrait lui attribuer (et à laquelle le film contribue aussi malheureusement).

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  4. Là tu me donnes bien envie. Il faudra que je le lise un jour, d'autant que je pense que je vais rater le film...

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    1. Je pense qu'il vaut vraiment la peine d'être lu, tout en ayant conscience de la réputation usurpée dont il souffre (quand je vois la couverture de La Musardine ou de quelques autres éditions, je vois venir les déceptions d'ici...)

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